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mardi 6 janvier 2026

RENÉ GHIL, DES ÉCRITS POUR L’ART À RYTHME ET SYNTHÈSE

René Ghil (1862-1925) est, bien à tort, un poète méconnu. Certes, ses livres, peu réédités, sont difficiles à trouver et d'une langue qui, se souvenant de la syntaxe mallarméenne, leur confère un tour hermétique qui peut décourager ; mais c'est là sans doute ce qui fait tout le charme de cette poésie exigeante, qui ne s'offre pas et qui, pourtant - si l'on accepte de se laisser attirer par son chant -, envoûte. Les histoires de la littérature l'ont rangé, par facilité, sous la vaste et pratique étiquette du Symbolisme ; n'avait-il pas publié son curieux "Traité du Verbe" dans La Pléiade de laquelle naîtrait le Mercure de France ? Il s'en tint, néanmoins, très vite à distance, développant ses propres théories de l'instrumentisme verbal et de la poésie scientifique à laquelle il consacra sa vie et son œuvre. Et une revue aussi : les Ecrits pour l'art qui vécut de janvier 1887 à janvier 1893, avant de renaître sous l'impulsion de Jean Royère en 1905. Ghil collabora également à de nombreuses revues dont il serait périlleux de vouloir dresser une liste exhaustive ; aussi contentons-nous ici de citer celles dont des notices bibliographiques ont déjà été publiées sur ce blog : La Pléiade, La BasocheL'Art littéraire, L'Aube, Vers et Prose, Les Bandeaux d'or, Les Trois Roses, etc. Et, il eut des disciples, qui, au-delà de la Première Guerre, illustrèrent à leur manière cette Poésie scientifique définie par le maître ; et ces disciples fondèrent à leur tour une revue : Rythme et synthèse où, si les vers de Ghil sont assez rares, sa pensée est partout. Aussi, la revue mourut-elle quelques semaines après la disparition du poète de Dire du mieux, non sans lui avoir consacré un numéro spécial. A notre tour de rendre hommage à René Ghil, homme de revues, en publiant sa réponse à l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les revues d'avant-garde publiée dans le n° 62-66 de Belles-Lettres en décembre 1924.

RENE GHIL

Portrait photographique de René Ghil, par Pierre Choumoff (coll. Mikaël Lugan)

Je reçois votre intéressant questionnaire, alors que je corrige les épreuves de mon livre à paraître en avril aux Editions Crès : LES DATES ET LES ŒUVRES, avec le sous-titre : Détermination des deux Mouvements poétiques, - Symboliste, et Scientifique.

Or, nombreusement et explicitement au cours de l'Historique général, il remplit votre dessein. Ce m'est un plaisir pourtant de répondre succinctement à vos questions en ce qui regarde les Revues dont vous me parlez particulièrement : les Ecrits pour l'Art, le Fou, le Décadent, la Vogue.

Puisqu'ici il ne s'agit que de Revues dont ma pensée a été animatrice, il sied donc d'écarter premièrement la Vogue, qui appartient à Gustave Kahn. - Le Décadent (création assez éphémère de ce pauvre Anatole Baju qu'en ces temps encore peu élucidés de 86, il arrivait à la Presse de nommer près de Mallarmé et Verlaine !), s'il soutint avec grandiloquence mon premier Traité du Verbe parmi l'extraordinaire concert d'enthousiasme et d'insulte qu'il souleva, quasi tous des Jeunes d'alors et quelques Aînés lui donnèrent de la copie, avant la lutte d'Ecoles. - Le Fou, créé par Pierre Quillard, n'avait été, en 82 il me semble, qu'un simple petit Bulletin littéraire, lithographié et de peu de durée, rédigé par la "pléiade de Fontanes" (depuis, Condorcet) : pléiade qui comprenait les noms de Quillard, Merrill, Mikhaël, Fontainas, Darzens, Vanor et le mien, - alors que nous étions en philosophie... Pourquoi ce titre ? Nul ne le sut. Le Fou n'eut pas d'histoire, mais ses rédacteurs par la suite en devaient avoir une...

Les Ecrits pour l'Art ont été particulièrement ma Revue, l'organe de groupement de la "Poésie-Scientifique", s'opposant en même temps au passé réactif et au "Symbolisme". Ils parurent en janvier 1887. Leur fondateur, Gaston Dubedat, très lettré, musicographe averti, Wagnérien, séduit par ma théorie d'Instrumentation verbale et ce que je lui avais dit du développement de mes données philosophiques encore incomplètement exprimées en l'Introduction de mon premier livre (Légendes d'âmes et de sangs, 84) et en le Traité du Verbe, 86, - avec une inoubliable délicatesse m'était venu mettre à mon exclusive disposition cette Revue. J'acceptai, mais avec la restriction que les Ecrits s'honorassent de la présence de Stéphane Mallarmé à qui allaient alors les mêmes attaques, et à Verlaine : "Les trois chefs du Mouvement, venait d'écrire Le Figaro (nov. 1886), sont MM. Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine et René Ghil."

Furent alors aux Ecrits pour l'Art, entre autres, Henri de Régnier, Stuart Merrill, Vielé-Griffin, Verhaeren : car, disions-nous, la séparation n'avait pas eu lieu encore, les Ecoles et leur antagonisme n'existaient pas. Diverses raisons et précisément de premiers antagonismes suspendirent durant un an les Ecrits - qui reparurent en juin 1888, avec le seul et complet programme de la "Poésie-Scientifique", tant technique que philosophique. Fin 92, ils disparurent, la lutte me semblant terminée... Les Ecrits pour l'Art ont été le centre d'une activité passionnée, d'un dévouement absolu à l'Art et à des idées adoptées et soutenues orgueilleusement. J'ai voulu d'ailleurs, en les Dates et les Œuvres, préciser pour l'histoire d'états d'âme d'un temps la psychique de ce Groupement que l'on put dire une "Ecole" vraiment, mais, comme il sied, au sens émouvant de libre communication de volontés se gardant personnelles tout en se développant selon un idéal qui les appelle et les énergi[s]e, - alors que l'on ne fonde pas une Ecole, mais qu'elle se fonde d'elle-même par attraction lente d'idées déterminantes.

Une autre Revue, en les quatre dernières années de sa parution, tout en maintenant un haut éclectisme, donna un appui prépondérant à la Poésie-Scientifique : la Revue Indépendante. D'abord, Naturaliste, après une éclipse elle reparaît "Symboliste" en 86, avec Edouard Dujardin, - et accentue ces directives avec Gustave Kahn, durant l'année 88. - En janvier 89, François de Nion lui rend indépendance et m'appelle à prendre large place dans sa Rédaction. Mais ensuite, en même temps qu'à J.-H. Rosny, cette place s'élargit encore, et quand en devint Rédacteur en chef Georges Bonnamour secondé par Gaston Moreilhon, c'est, poétiquement, pour le concept Scientifique qu'elle mène une âpre et superbe campagne...

Je ne saurais résumer ici le processus d'action de ce concept parmi la génération d'alors et celles qui vinrent, - car c'est par les faits, et par les dires constatant ou anticipant des poètes et des critiques à diverses époques, qu'il convient seulement et valablement de relever cette action. Pour cela, en Les Dates et les Œuvres des pages m'ont été nécessaires, - alors que, d'autre part, nous procédons de même pour l'apport "Symboliste" et sa propre influence...

Que si vous me demandez si, parmi les Revues actuelles, j'en verrais rattacher leurs conceptions aux miennes et me rappeler d'hier des Revues en ce sens - avec l'écart que doit, pour moi et nécessairement, apporter l'évolution, - voici le principal, et ici encore mon volume a répondu par l'examen et les citations :

Par les assertions critiques de l'auteur de l'Inconnu sur les villes, Marcello Fabri, son directeur : par le rappel, réitéré dans la lutte, de directives tendant à l'expression d'une poétique de construction, d'unité, de Synthèse ; par l'hommage premier, comme initiateur du Roman nouveau, à J.-H. Rosny : la Revue de l'époque en ses années 1920-22, et tout en demeurant d'éclectisme de large et haute tenue me paraîtrait par évolution logique rappeler la Revue indépendante de dernière période, dont nous parlions tout à l'heure.

Tandis que, s'étant voulue générée de principes reconnus assez amples, complexes, énergiques de liberté pour grouper de conscientes et personnelles volontés Jeunes, il en est une qui me donne sensation de reviviscence des Ecrits pour l'Art. Je parle de la Revue Rythme et Synthèse, que dirige en droits développements de ces principes le poète d'Enfance et du Vent de guerre, Paul Jamati. Il la mène en union intime avec ceux-là. Groupe peu nombreux mais de choix et lentement accru, de qui la culture générale attestée par les Etudes esthétiques et critiques, le talent mêmement orienté mais d'âme et d'expression diverses, persuadent ou imposent une attention continue...


Rythme et Synthèse
, quatrième année, est la Revue de la "Poésie cosmique" : appellation où s'inscrivent son enseignement et son œuvre de Sens universel et de Synthèse à substratum scientifique, - appellation heureuse aussi, de relier, ainsi qu'elle le revendique, sa volonté poétique aux volontés de la "Poésie-Scientifique", mais de dénoncer en même temps son évoluée et personnelle différenciation... Ainsi se présente-t-elle et nombreux la voient-ils, en poésie et avec son regard averti sur l'art pictural, la possessive aperception de l'heure durable - qui veut essentiellement une pensée constructive et une émotion d'universel par l'émotion de la Connaissance.

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