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dimanche 14 janvier 2018

ALEXANDRE MERCEREAU, LA VIE ET LES PSEUDO-UNANIMISTES

Il y a bien longtemps que je n'avais pas mis en ligne la réponse d'un animateur de petites revues à l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les revues d'avant-garde. La contribution d'Alexandre Mercereau (1884-1945) est lapidaire, mais mérite néanmoins de figurer ici. D'abord, parce qu'il fut un acteur de premier plan - aujourd'hui trop méconnu - de la vie littéraire ; ensuite, parce qu'il revient - trop vite - sur un titre assez rare dont nous avons déjà détaillé les deux premiers numéros ; enfin, parce que Mercereau prend prétexte de sa réponse ou non réponse à l'enquête pour régler une nouvelle fois ses comptes avec les "disciples" de Jules Romains. On se rappelle en effet que Mercereau participa à l'aventure de l'Abbaye de Créteil (1907-1908) qui, en raison de difficultés financières et d'incompatibilités d'humeur entre certains abbés, tourna court ; Mercereau déplorait notamment l'influence de Jules Romains et de son unanimisme sur plusieurs de ses camarades (Arcos, Duhamel, Vildrac). Il reviendra sur les raisons de cet échec dans sa plaquette L'Abbaye et le bolchevisme (1922).
ALEXANDRE MERCEREAU
Je m'excuse de n'avoir pas répondu, malgré votre aimable insistance, à votre enquête sur les revues. Mais le travail surhumain qu'il me fallait faire pour mettre régulièrement debout, chaque semaine, 7 séances comme celles que j'organisai tout cet hiver, ne me permettait aucune espèce de fantaisie, même agréable, et je dus abandonner tout courrier qui ne se rapportait pas à mes soirées, ou qui n'avait pas un caractère de nécessité absolue.
Or qu'aurais-je pu dire sur la revue La Vie que je fondai avec J. Valmy-Baysse, H. Allorge, etc., qui intéressât le monde et la Ville ?
Dire que son seul poids sur la littérature fut un poids négatif et même maléfique, puisqu'elle fit se rencontrer là ceux qui devaient former le noyau des pires arrivistes de la génération, je veux dire les pseudo-Unanimistes, est-ce, était-ce bien utile ? Il faut alors peut-être louer le sort et le Caméléon (1) de m'avoir empêché de répondre, malgré ma bonne volonté.
(p. 169)
(1) Le Caméléon était un café puis cabaret littéraire créé en 1921 au 146 boulevard de Montparnasse, qui déménagea deux ans plus tard au 241 boulevard Raspail. Alexandre Mercereau y anima une université libre, sorte de "Sorbonne montparnassienne", qui proposait une conférence quotidienne.

mercredi 12 novembre 2014

JEAN ROYÈRE RAPPELLE LE BUT DE LA PHALANGE

Je poursuis mon dépouillement - au gré des envies - de l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les revues d'avant-garde parue dans Belles-Lettres, en reproduisant aujourd'hui la réponse de Jean Royère. Il y revient naturellement sur l'aventure de La Phalange dont la publication s'interrompit, comme pour beaucoup d'autres, en 1914, après huit années d'existence. Si la revue à couverture orange renaquit en 1936 sous la direction de Royère, assisté par Armand Godoy, alors que le monde s'apprêtait à sombrer, son tour, plus politique et plaidant pour une alliance latine rapprochant la France de l'Italie mussolinienne et de l'Espagne franquiste, l'éloignait considérablement de ce qu'elle fut à l'origine : une revue de poésie. Pour autant, Jean Royère s'efforça, tout au long de sa vie, d'animer et de défendre un état d'esprit - une communion d'idées - qui fût propre au groupe d'écrivains réunis autour de la première Phalange. Aussi dirigea-t-il, à partir de 1924, une collection chez Albert Messein qu'il intitula, comme de bien entendu, "La Phalange", et qui publiait des anciens collaborateurs de la revue ou des auteurs partageant la même exigence poétique. Comme il y eut un esprit N. R. F., il y eut, peut-être plus diffus, peut-être moins influent, un esprit Phalange.
JEAN ROYÈRE
Le groupement de La Phalange était - je suis tenté d'écrire "est", car il a survécu à la Revue - fait d'écrivains qui mettaient la poésie au premier rang et lui subordonnaient tout le reste. La Phalange aura donc été essentiellement la Revue de la Poésie et peut-être dans cette fonction n'a-t-elle pas été remplacée. Mais nous étendions à toute la littérature - prose ou vers - le culte dont nous entourions l'art du langage. Nous estimions d'autre part que l'esthétique est aussi intéressante que les créations du génie et qu'elle est inséparable de l'Art proprement dit surtout dans une revue, et ne méprisant rien de ce qui en relève, nous ne reculions même pas devant les questions techniques et nous poussions notre information très loin, toujours je le répète avec le dessein de servir la poésie.
Enfin parce que les autres arts, notamment la peinture et la musique, nous semblaient inséparables de la poésie qui est une musique et une peinture verbales nous nous intéressions au destin des peintres et des musiciens non moins qu'à celui des poètes contemporains ; et comme l'Art créateur est régi à peu près partout par les mêmes lois, nous accordions aux lettres étrangères une place proportionnelle à leur importance, mais en choisissant les écrivains qui, hors de France, nous semblaient dignes d'être étudiés pour des raisons analogues à celles qui justifiaient les articles que nous accordions aux nôtres. C'est ainsi que nous avons été conduits à parler pour la première fois en France d'écrivains qui sont devenus ensuite célèbres chez nous comme Bernard Shaw et Chesterton, etc...
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Les noms de ceux qui furent jugés nos Maîtres et qui étaient tout au moins nos chefs de file : Paul Adam, Barrès, Jammes, Kahn, Paul Fort, Merrill, Régnier, Verhaeren, Vielé-Griffin, firent que notre revue ne tarda pas à passer pour l'organe officiel du Symbolisme - titre qu'elle n'a jamais revendiqué -, et que la collaboration de jeunes comme : Apollinaire, Carco, Frick, Fargue, Florence, Klingsor, Hertz, Larbaud, Lavaud, Mandin, Périn, Romains, Spire, Tisserand, Vildrac, Werth, etc., ne justifiait pas entièrement. Au-dessus d'eux je classe John-Antoine Nau, en qui je ne tardai pas à voir le véritable génie de La Phalange, le continuateur de Baudelaire et de Mallarmé, qui furent nos vrais maîtres. Or, John-Antoine Nau est l'inventeur parmi nous d'une sorte de symbolisme direct, mystique par son fond mais qui réside en tant qu'art tout entier dans le rythme et dans la couleur et chez qui le symbole proprement dit ne joue à peu près aucun rôle. C'est un art essentiellement anti-classique, tout moderne, qui n'a plus rien de didactique et qui puise son inspiration directement dans la nature et l'âme pour s'élever normalement jusqu'à Dieu.
A l'exemple de ce grand artiste et avec lui, La Phalange a renouvelé le Symbolisme en le retrempant dans la poésie pure, car telle aura bien été sa destinée. C'est pour cela que notre revue passa justement pour être la revue d'avant-garde qui rendait à la culture les honneurs qui lui sont dus, mais défendait en luttant contre le traditionnisme sous toutes ses formes l'Art vivant, l'Art créateur. Aussi fut-elle attaquée violemment par les organes du classicisme, hypocritement par des revues qui faisaient profession d'unir la tradition à la nouveauté. Il est certain que parmi les jeunes écrivains que La Phalange a le plus contribué à révéler, des poètes comme Apollinaire, Jules Romains, André Spire, et surtout John-Antoine Nau, sont à des titres divers, et chacun selon son tempérament, des artistes créateurs essentiellement opposés à la tradition. Or c'est par ce caractère vivant que La Phalange exerça tant d'ascendant sur les écrivains nouveaux et qu'elle en exerce encore aujourd'hui, huit ans après sa disparition. Elle peut reparaître du jour au lendemain et je ne crois pas que le moment soit venu d'en faire l'histoire (1). Elle est la revue prédestinée de ceux pour qui le devoir de l'artiste est d'être de son temps et même de créer son temps.
(1) Ceci fut écrit en 1923, voici plus d'un an. M. Jean Royère annonçait récemment que, sous le titre de La Phalange, et sous sa direction, allait paraître une nouvelle collection d'ouvrages ayant pour auteurs des collaborateurs de l'ancienne revue ou des écrivains de mêmes tendances. (Note des enquêteurs.)
(p. 187-188)

jeudi 24 juillet 2014

CHARLES CALLET SE SOUVIENT DE L’ÎLE SONNANTE

Charles Callet, né en 1856, était probablement le plus expérimenté des rédacteurs attitrés de L'Ile Sonnante (1909-1913). Ce n'est pourtant que dans les premières années du siècle qu'il semble entrer en littérature, devenant un collaborateur de revues assez assidu ; on relève notamment son nom aux sommaires d'Akademos, de La Nouvelle Athènes, de Pan, d'Isis, des Guêpes, des Rubriques Nouvelles, etc. J'ai déjà eu l'occasion de parler un peu du personnage ici et d'exhiber deux de ses ouvrages et . C'est sans doute rendre un peu à la lumière un homme qui fut si discret que lorsqu'il fallut répondre à l'enquête de Belles-Lettres sur les revues d'avant-garde, il donna - comme on va le découvrir - la parole à son ami Louis Mandin :
CHARLES CALLET
Han Ryner a eu la complaisance de me faire parvenir votre lettre. Vous voulez bien me demander mon sentiment sur l'Ile Sonnante. Eh quoi ! elle n'est pas encore oubliée ! Le beau poète Louis Mandin lui a consacré un article dans Paris-Journal (19 mars 1914). Voici un passage de cet article pénétrant, mesuré, en pleine harmonie avec ma pensée (je m'excuse de le reproduire sans coupure) :
"L'Ile Sonnante était bien étrange. Les écrivains n'y lançaient pas de religion nouvelle, ils n'y proclamaient pas qu'ils venaient de refaire le soleil, la terre et la lune, ils n'y creusaient pas le plus petit "isme", et jamais aucun d'eux n'a mérité que M.*** lui décernât du génie. Pour tout dire, c'étaient des écrivains dignes d'estime.
"Il y avait Michel Puy, qui était directeur, pas de nom, mais de fait, et dont le solide et judicieux esprit critique est apprécié par tous ceux qui l'ont lu ; Charles Callet, un sage, qui est en même temps un enthousiaste, c'est-à-dire un très pur artiste, auquel on ne rend pas assez justice, parce qu'il ne fait pas ni réclame ni lâchetés pour se la faire rendre ; Roger Frène, un poète qui a deux torts graves : celui d'être retenu par des fonctions dans une province éloignée, loin des chapelles parisiennes, et celui d'être, comme ses camarades de l'Ile Sonnante, tout à fait étranger aux procédés de coterie, d'intrigue et de battage. Cela n'empêche pas - au contraire - qu'il a su mettre dans son recueil, les Sèves Originaires, plus de vraie, sincère et ferme poésie, que n'en contiendront jamais la plupart des petits manifestants, plus grands qu'Hugo et Shakespeare.
"Il y avait aussi Louis Pergaud, dont le prix Goncourt n'a pu gâter l'esprit droit, probe et indépendant ; et puis des poètes encore ; mais puis-je les nommer quand ce seul mot évoque la figure de Léon Deubel ? Car Deubel était de l'Ile Sonnante. Nous l'y avons vu avec son grand orgueil d'artiste, un orgueil susceptible, à la fin aigri et douloureux, qu'un rien blessait. Les jeunes revues ne parlaient guère de lui. On savait qu'on n'avait pas à attendre de sa part des complaisances intéressées(I)..."
Une publication que distingua un tel esprit peut-elle, en nos temps d'arrivisme et d'amoralité, exercer de l'influence ? Non ! oh ! je n'affirmerait point que ses fascicules ne seront jamais feuilletés, et attentivement... plus tard. Des confrères éminents, des lettrés, critiques très durs, ont envoyé à certains collaborateurs de l'Ile Sonnante des témoignages de considération si spontanés, si extraordinaires, que les inconnus auxquels ils s'adressaient peuvent croire, sans trop de folie, à des revanches futures.
(I) Autres collaborateurs : l'âpre et fougueux Marc-Stéphane ; les poètes Tristan Derème et Gazanion ; Marcel Martinet ; Carco ; Vimereu ; et quelquefois, un oublié du siècle dernier, mort en 1883, Auguste Callet, homme d'un talent supérieur et d'une conscience s'élevant jusqu'au symbole. (C. C.)
(p. 128-129)

dimanche 12 janvier 2014

JOSEPH BILLIET SE SOUVIENT DE L'ART LIBRE

Il y a déjà près de trois ans, je mettais en ligne deux billets consacrés à L'Art Libre, intéressante revue née en province, puisque lyonnaise, qui sut assurer un certain œcuménisme littéraire, ralliant dans ses sommaires défenseurs de la tradition et tenants de la modernité. Joseph Billiet, âgé d'à peine 23 ans lors de la fondation, en fut le directeur. Il était temps de rendre hommage à ce vaillant - qui fut pacifiste et fit, après guerre, une honorable carrière de critique d'art - en donnant à lire sa contribution à l'enquête sur "Les revues d'avant-garde" menée par Maurice Caillard et Charles Forot dans Belles-Lettres (n° 62-66, décembre 1924).
JOSEPH BILLIET
Vous êtes animé d'une trop aimable curiosité pour que je ne réponde pas de mon mieux à votre enquête. Je n'ai pas fondé d'autre revue que l'Art Libre. Et la meilleure documentation que je vous puisse apporter sera la collection de cet Art Libre, de 1909 à 1911, dont je vous envoie tous les fascicules, sauf le premier, totalement épuisé. Car, si fouiller dans les souvenirs est chose touchante, c'est chose décevante aussi. Voyons-nous mieux le passé que nous n'avions pressenti l'avenir ? Vous trouverez dans l'Art Libre nos tendances naïvement affirmées, car nous étions jeunes et enclins à croire peut-être que l'affirmation vaut l'acte. Je crois aujourd'hui que l'acte seul vaut, et c'est pourquoi j'ai cessé de fonder des revues, après cette expérience, pour me consacrer à d'autres travaux... et à mon œuvre personnelle, quand la vie le permet. Pour être active et efficace, une revue doit posséder de vastes forces financières. Ce n'est pas, en général, à des jeunes gens de vingt ans que ces forces sont confiées. Il est dangereusement illusoire aussi de compter sur un public, qui lit peu. Les ressources d'une revue, c'est aux produits pharmaceutiques, aux marques d'automobile, aux courtages de bourses qu'elle les doit, ... ou à de très désintéressés et anachroniques Mécènes.

Il m'est bien difficile de répondre à vos questions, un exposé historique y répondra peut-être :

Les raisons qui me poussèrent à grouper les collaborateurs les plus habituels de l'Art Libre furent évidemment des raisons de pure sympathie littéraire, car je ne connaissais, à mon point de départ, ni Théo Varlet, ni Romains, ni Le Fauconnier, ni Duhamel, ni Vildrac, ni Arcos, ni Paul Castiaux, qui furent les premiers à qui je fis appel. A Lyon même, où naquit notre œuvre, ce fut la réaction contre le sentiment de l'isolement - "rari nantes" - et contre l'hostilité ambiante qui me fit rechercher une forme expansive du groupe. Henry Dérieux, fut le premier, bien jeune alors, à qui je confiai mes projets. L'un de nous décida Henry Béraud et Frédéric Guitard, l'autre Paul Aeschimann, et au bout de deux mois environ, G.-J. Gros et Mermillon se joignirent à nous et leur revue naissante Epos conflua dans l'Art Libre. Plus tard vinrent Antoine Vicard, Louis Darmet, Louis Pize. Et nous vécûmes. Tantôt en Paris, tantôt en province, selon les avatars imposés par les nécessités alimentaires, je continuai d'exercer une direction constante sur les destinées de la revue qui s'élaborait à Lyon, grâce au travail pratique des camarades et de mon frère, récoltant les collaborations et les échanges. Nous eûmes Verhaeren, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Paul Claudel, André Spire, Georges Périn ; Luc Durtain, Alexandre Arnoux, Jean-Louis Vaudoyer, Jacques Rivière ; Tancrède de Visan, Carco, Jean-Marc Bernard, Guy-Charles Cros, Roger Allard, Mercereau, Albert Gleizes, Augustin Hamon et bien d'autres. Nous fûmes en relations avec près de soixante revues dont beaucoup sont mortes, mais qui nous apportaient de partout la fraternité de l'intelligence et l'odeur de la civilisation. Il y avait l'Effort, de Jean-Richard Bloch, Pan de Clary, les Guêpes, le Feu, l'Ile sonnante, le Divan, le Beffroi, les Bandeaux d'or, les Marges, les Actes des Poètes, les Marches de l'Est, l'Amitié de France ; les Loups, la Renaissance contemporaine, les Entretiens idéalistes, les Marches du Sud-Ouest, la Plume, La Nouvelle Revue Française, Vers et Prose, la Phalange ; et les revues belges : Le Thyrse, Durendal, les Visages de la Vie ; et Poesia de Marinetti ; et O Kallitechnès qui venait d'Athènes, etc., etc.

Sur les autres questions, je me récuse. Qui pourrait se vanter d'avoir exercé une influence à si courte portée de temps ? Et ce n'est pas parce que Romains, et Duhamel, ou Francis Carco et Béraud ont été mes collaborateurs que je m'arrogerai le mérite de l'influence que peuvent exercer sur des jeunes et pour des raisons bien différentes, Mort de quelqu'un ou Europe, et Possession du Monde, le Martyre de l'Obèse et Jésus la Caille ! Ce sont les œuvres seules qui comptent dans le temps. L'influence d'une revue est sinon locale, au moins momentanée. Le mérite de l'Art Libre fut d'avoir éveillé des curiosités, peut-être suscité des vocations ; le mien propre, d'avoir soutenu, contre des divergences intestines, une tendance littéraire en laquelle je voyais la force réelle, alors naissante, aujourd'hui affirmée, et qui fut celle du groupe appelé - peut-être improprement - unanimiste. C'est cette tendance dont je m'efforcerai quelque jour d'étudier la morale esthétique (c'est tout un) basée sur un mode de perception à correspondances cosmiques, contrôlée, au lieu de logique abstraite, par l'expérimentation scientifique, qui me paraît dominer le mouvement littéraire contemporain et porter en elle une métaphysique féconde parce qu'elle assigne à l'homme et aux Forces des divinités nouvelles.

Quant aux revues actuelles, je ne veux faire à aucune l'injure de la considérer comme une simple héritière. Nous avons, étant jeunes, proclamé bien haut notre athéisme. Nous ne suspecterons pas les autres d'avoir leurs poches remplies d'effigies ou de fétiches.
(p. 121-123)

samedi 14 décembre 2013

DOCUMENT : LETTRE DE FRANCIS CARCO A JEAN ROYÈRE (1er MARS 1907)

On voudra bien me pardonner de donner à lire parfois une lettre avant même la mise en ligne des billets bibliographiques concernant la petite revue dont il est question dans ce document. Que l'on considère cette douce infraction à la règle qui veut que l'annexe suive l'étude, comme une fantaisie. Puis, comment faire autrement ? Car à trop fréquenter les petites revues on finit par se prendre d'affection pour certaines figures, plus que moribondes dans la très-officielle histoire littéraire, hyperactives pourtant et rayonnantes dans la littérature de l'époque. J'ai eu l'occasion d'avouer déjà ma sympathie pour un Gaston Picard ; les visiteurs réguliers du blog auront deviné mon intérêt pour Jean Royère, dont la poésie poursuivait le rêve mallarméen, et qui anima des revues non négligeables : la nouvelle série des Écrits pour l'Art, la Phalange (1re et 2e série), Plume au Vent, le Manuscrit Autographe, L'Esprit français. La première Phalange (1906-1914), notamment, compte parmi les cinq plus importantes revues de l'avant-guerre. Son influence fut grande. Sans doute parce que Jean Royère n'en fit pas l'organe d'une école - celui, par exemple, du néo-symbolisme que ses articles défendaient, théorisaient, et que son œuvre poétique illustrait - mais un espace ouvert, accueillant toutes les tendances, à condition qu'elles ne fussent pas dogmatiques, et toutes les générations. Royère avait su attirer aussi bien les aînés du Symbolisme que les plus jeunes et plus novateurs poètes. Apollinaire, naturellement, fut de cette Phalange ; André Breton aussi. Et Francis Carco, qui sortait à peine de l'adolescence. Il n'avait pas encore vingt et un ans lorsqu'il donna sa première collaboration à la revue de Royère ; il n'était pas encore cette pittoresque figure montmartroise. Il vivait en province et s'ennuyait. Il est aisé de comprendre ce qu'une publication dans une revue parisienne d'avant-garde pouvait alors représenter pour un jeune poète échoué en Aveyron.
Rodez, ce vendredi 1er Mars 1907
Mon cher Monsieur,
Je vous remercie de tout cœur de ce que vous me dites touchant ma collaboration à la Phalange, car ce m'est un grand avantage de faire partie d'un groupe artistique aussi intéressant que le vôtre.

Ce que vous me dites de mes poèmes est aussi pour me plaire. Si vous le désirez je vous adresserai plus tard quelques pièces écrites selon le vers libre. Mais je me méfie de ce genre, car, de tempérament méditerranéen (ma famille est d'origine florentine) il me semble que je sois moins porté au vers librisme qu'aux mètres réguliers. Mais ne renouvellons pas les vieilles querelles.

C'est avec la plus grande joie que je recevrai les n°s antérieurs de la Phalange et la collection des Écrits pour l'Art. J'oublierai, à les lire, mon exil dans une petite préfecture de province où tout est morne, indifférent et triste.

Je suis avec reconnaissance, votre entièrement dévoué
F. Carco
Carco deviendra un collaborateur assez régulier de la revue de Jean Royère. Sa participation plus assidue encore aux Guêpes, revue maurrassienne qui avait pris Royère en grippe et ne le ménageait guère, ne semble pas avoir troublé les bonnes relations entre les deux hommes. Les Guêpes comptait d'ailleurs dans ses rangs d'anciens phalangistes : Henri Clouard et Jean-Marc Bernard, qui ne furent pas les moins virulents. Carco ne prit toutefois pas part aux polémiques sur le classicisme opposant les deux groupes. Certes, la lettre à Royère le confirme, il n'avait pas retenu du Symbolisme ses innovations techniques, le vers libre, bien plutôt sa liberté d'esprit et ses recherches de musicalité. Le fantaisiste Carco demeura, ainsi, loin de toute querelle, reconnaissant à Jean Royère qui, parmi les premiers, l'avait accueilli ; et, lorsque Belles-Lettres l'interrogera à l'occasion de son enquête sur les revues d'avant-garde (n° 62-66, décembre 1924), c'est à la Phalange que Carco rendra hommage :
Mais... La Phalange, parce qu'on y tenait en grande admiration Mallarmé, Corbière, Rimbaud, et que son directeur Jean Royère ne rougissait pas d'imprimer des jeunes absolument inconnus... Cette revue a groupé les meilleurs écrivains de ce temps ; elle les a protégés du réalisme ignoble et dirigés vers de plus nobles ambitions. Un Jules Romains, un Valery Larbaud, un Roger Allard, un Guy Lavaud, etc... appartenaient à La Phalange, je suis fier d'avoir débuté dans les lettres en leur compagnie, car - quelques directions que nous ayons suivies depuis - notre amour est resté le même pour nos maîtres... Les miens n'étaient point, cependant, que ces poètes devant lesquels je m'incline toujours... Je veux dire que, dans le roman, je préférais Paul Bourget, Maurice Barrès à d'autres. Mais c'était mon droit, et jamais Jean Royère ne nous a imposé de lois contre lesquelles il n'est pas de recours. Honneur à lui et à son admirable empressement à aider un cadet ! Aujourd'hui comme demain je demeure son obligé. (p. 130)

mardi 28 février 2012

GASTON PICARD & SES PETITES REVUES

C'est avec quelques regrets que nous abandonnons - le temps de découvrir d'autres numéros - L'Heure qui sonne et son fondateur, Gaston Picard. Mais pour ne le point quitter trop abruptement, donnons-lui, l'espace d'un message, la parole. Comme beaucoup d'autres directeurs de revues, il répondit à l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur "Les revues d'avant-garde" que publia Belles-Lettres dans son épaisse  - puisque quintuple - livraison de décembre. Voici sa réponse :
Photographie, par Delbo, du buste de Gaston Picard réalisé par Chana Orloff (Musée municipal, Le Touquet)
GASTON PICARD
Quelle enquête serait plus intéressante ? Les petites revues composent le visage, l'âme de notre mouvement littéraire. C'est à feuilleter les pages poudreuses de la Vogue, de l'Ermitage, de la Plume, de bien d'autres, qu'on apprend à respecter et à aimer le rôle de l'écrivain. Personnellement je prends le plus charmant plaisir à lire Verlaine, Mallarmé, Charles-Louis Philippe dans les revues où ils firent leurs débuts. Et que d'heureuses trouvailles ! Je compte publier tout un livre sur les fascicules rarissimes qui enfantèrent le symbolisme. Un livre qui ne vaudra pas votre enquête, car celle-ci apportera au lecteur un supplément d'attraits avec les souvenirs des fondateurs, des directeurs. On en connaît, de ces souvenirs qui sont délicieux. Demandez à M. Georges Lecomte comment l'excellent président de la Société des gens de lettres dirigea autrefois la Cravache !

Après cela, faut-il que je vous entretienne de deux revues que j'ai fondées ? Il manquerait à mes souvenirs le recul. L'Heure qui sonne, L’Œil de Veau, mais c'est d'hier ! A mon témoignage les poussières font défaut.

Les tendances de l'Heure qui sonne, - pour répondre à votre questionnaire, - s'affirmèrent parallèlement au mouvement de Renaissance Française dont Robert Veyssié, directeur général de l'Heure qui sonne lors de la troisième série de ma petite revue, fut le promoteur ardent, ses tendances n'étaient pas mauvaises, qui défendaient la littérature dans ce qu'elle porte de vitalité purement nationale, et opposaient aux chapelles étroites une religion de la beauté qui permit à chacun de respirer à sa place dans le pays des Lettres. Incontestablement le Mouvement de Renaissance Française eut son influence. Je ne dis pas que nos hommes de lettres aujourd'hui s'en inspirent. Les chapelles sont nombreuses, et l'esprit tend à des forces d'universalité. On est cosmopolite, on pratique plusieurs langues avant de bien posséder la sienne. Quand même, je crois à la durée, sous des apparences bariolées, d'un idéal homogène. On ne se passe pas d'être né français !

L’Œil de Veau, que Roland-Manuel, le compositeur dont vous savez le talent, fonda avec moi, se présentait : revue encyclopédique à l'usage des gens d'esprit. Pas de tendance. De la fantaisie, - une fantaisie que j'appellerai livresque. Un humour dont notre collaborateur le bon maître Erik-Satie donnait le ton.

Je vous citerai, pour les collaborateurs de l'Heure qui sonne, Marcel Hervieu, venu à la revue dès la première minute, en qualité de rédacteur en chef, Robert Veyssié, déjà cité, Gustave-Louis Tautain, un disparu de Douaumont : Sylvain Royé, et notre cher Gabriel-Tristan Franconi, Jean Thogorma, le pauvre et glorieux Léon Deubel, Nicolas Beauduin, Pierre Laflèche, Jean Héritier, Jean Muller, Abel Léger, Albert Terrien, Berthe Reynold, Henri Allorge, Bernard Combette le conteur vigoureux de Des Hommes, Pierre de la Batut, Albert Erlande, Jeanne Nérel, et vous-même Charles Forot.

Sous le regard de L’Œil de Veau, - ce titre m'a valu bien des questions étonnées ! - il y avait, outre Erik-Satie et Roland-Manuel, Paul Lombard, Henriette Sauret, Francis Carco, Marcel Millet, Marcel Ormoy, Jean-Gabriel Lemoine, etc.

Voulez-vous noter que l'Heure qui sonne a paru de 1910 à 1912, que l’Œil de Veau a paru en 1912.

Un souvenir pour finir : l'impression, le tirage de l’Œil de Veau, revenaient, pour cinq cents exemplaires et sous couverture de couleur, à moins de trente francs. Je suis tenté d'ajouter, selon une formule qui sera de circonstance : c'était le bon temps !

Aujourd'hui le papier est cher. Le veau aussi. Je ne fonderais pas une revue - une petite revue - sans vider mon porte-monnaie au-delà de ses possibilités raisonnables. Cette cherté, au reste, nuit à des fondations qui seraient peut-être excellentes. Les revues sont beaucoup. Elles sont même trop. Mais il faut regretter que la vie chère retienne des esprits nouveaux de s'exprimer. Ils ont les revues des autres. Mais où est-on plus à l'aise que chez soi ? Rappelez-vous les revues dirigées par un seul. Dans un esprit très différent : les Taches d'Encre de Barrès et Sincérité, de Louis Nazzi.
(Belles-Lettres, 6e année, N°62-66, décembre 1924, p. 176-177)

jeudi 14 juillet 2011

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER ET LES REVUES NATURISTES

Pour clore, temporairement - le temps de dénicher d'autres numéros et d'autres titres -, cette série de billets consacrés à la Revue Naturiste, que précédèrent, il y a plusieurs semaines, les notices descriptives de deux livraisons des Documents sur le Naturisme, livrons à la curiosité du lecteur la réponse que fit Saint-Georges de Bouhélier à l'Enquête sur les Revues d'avant-garde de Maurice Caillard et Charles Forot. Le poète y donne un petit aperçu pas inutile des revues qu'il fonda et qui firent, en large part, l'histoire du Naturisme.
SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
Pour répondre à toutes vos questions, d'ailleurs bien intéressantes et qui éveillent en moi tant de souvenirs, - il faudrait des pages  sans nombre ! Vous m'excuserez si j'essaie d'être bref.

Je suis comme tout le monde : j'ai fondé, en mon temps, de nombreuses revues. A 17 ans, Maurice Le Blond et moi, nous avions déjà donné l'essor à l'Académie Française, dont il a paru 2 numéros, et à l'Assomption qui, je crois bien, ne dura guère plus. Mais mon ambition se développant, je voulais être moi-même, et tout seul, dans un organe destiné à ne manifester que ma propre pensée, et ce fut l'Annonciation, que je rédigeai seul. Le 1er n° date de juin 1893, et j'étais en Suisse, à Berne. Le deuxième est du mois d'août ; j'habitais à Oberhofen, sur le lac de Thonne. Puis, rentré à Paris, j'en fis paraître encore deux fascicules. Parmi les proses présentées là, je noterai une Apologie du poète pontifical, et divers fragments sur la littérature qui tous indiquent très nettement ce sens de l'apostolat, ce désir d'embellir la vie par la poésie, cette conception que l'écrivain est l'interprète de la vérité et de la nature, dont, bientôt - et à travers ces publications juvéniles - devaient s'engouer quelques-uns des jeunes de l'époque. Une revue, le Rêve et l'Idée, qui parut en 1894-1895, servit de transition. Nous commencions à nous connaître, Albert Fleury, Georges Pioch, de Rosa, et nous, et dans le 1er n° des Documents sur le Naturisme, publié en juin 1895, par Maurice Le Blond, on donne plusieurs de ces noms, qui sont ceux des réels créateurs du mouvement.

Les Documents sur le Naturisme devaient paraître un an environ. C'est, de toutes nos revues, celle qui me reste la plus précieuse et la plus chère. Nous n'avions pas vingt ans et notre sincérité excluait de nos préoccupations toute question d'intérêt ou d'amour-propre, notre camaraderie était grande et sans nuage. Nous prétendions rénover l'art, et nous avions foi les uns dans les autres. Plus tard, le mouvement naturiste s'est développé ; il s'est annexé des valeurs comme Montfort et Gasquet qui sont chacun devenus des maîtres ; on peut dire que toute une génération en a été un moment imprégnée. Mais rien ne vaudra dans mon souvenir le groupe du début, qui était peu nombreux mais si ardent et si noble !

Au sujet de la Revue naturiste, dont le 1er n° a paru au printemps 1897, et qui, - avec des intermittences ! - a duré à peu près cinq ans, je ne puis rien vous dire qui ne soit connu. Vous me demandez quelle influence a eue cette publication. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de la préciser.
(Belles-Lettres, 6e année, N°62-66, décembre 1924, p. 190-191)

samedi 25 juin 2011

MAURICE DENIS & L'OCCIDENT

Maurice Denis qui fut, à l'origine de L'OCCIDENT, avec Adrien Mithouard, et qui en conçut les ornementations, répondit à l'Enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les Revues d'avant-garde. Voici ses quelques souvenirs.
MAURICE DENIS
Le mérite du citoyen a nui chez Mithouard à la gloire de l'artiste. Son dernier livre, La Majesté du Temps, paru après sa mort et qui est un chef-d’œuvre, a passé presque inaperçu. L'homme qui, en 1914, symbolisa, auprès de Gallieni, la fierté de Paris faisant tête à l'invasion allemande, était depuis longtemps connu de nous comme un maître et comme un chef. Ceux qui avec lui avaient fondé l'Occident avaient apprécié, en même temps que ses grandes qualités d'écrivain, sa vertu morale, la force, la générosité et l'ingéniosité de son esprit d'initiative.

On était en pleine affaire Dreyfus. Une partie de l'élite intellectuelle glissait à l'anarchie et méconnaissait la véritable figure de la France. Contre cet état d'esprit, Maurras et Barrès réagissaient chacun à sa façon et selon ses préférences doctrinales. Mithouard élargit la notion de la culture française jusqu'à la confondre avec la civilisation occidentale. A la base de sa conception de l'Occident, il y avait son amour de la France. L'Occident, c'était pour lui le dynamisme en architecture, le symbolisme en poésie, le spiritualisme en tout ; c'était la tradition classique, l'humanisme, le catholicisme, le goût, la mesure et la raison ; mais c'était aussi le bon sens, la bonhomie et la bonne humeur, toutes les qualités de finesse et de gaîté du paysan français, et cette sorte de bravoure qui, sous des dehors blagueurs et frondeurs, est prête aux plus grands sacrifices. Mithouard admettait en théorie que les limites de l'Occident pouvaient être reculées jusqu'à cette ligne idéale qui passe par le tombeau du Christ et qui partage le monde dans l'espace, comme la date de sa naissance partage la durée des siècles. Mais, à la vérité, pour lui, ces limites se confondaient avec les frontières naturelles de la France. Et si, à certains jours, il les a cherchées à Venise et à Grenade, c'est surtout dans l'Ile-de-France et dans l'Anjou qu'il avait plaisir à reconnaître les caractères de l'Occident.

Autour de cette doctrine d'"amitié française", une atmosphère se créait. Aux soirées de l'Occident on rencontrait à la fois Vielé-Griffin, Suarès et Alfred Jarry. Le lyrisme catholique de Claudel et de Jammes s'y accordait avec le régionalisme gothique du berrichon Jean Baffier et le romantisme classique de l'Ardéchois Vincent d'Indy. Mais la leçon de patriotisme, de discipline et d'énergie que donnait la pensée de Mithouard n'avait sa véritable efficacité que dans l'esprit des jeunes. Un Georges Ducrocq, un Eugène Marsan y trouvaient de sûres directions. La plupart, attirés par la doctrine d'Action Française qui donnait une forme concrète et une morale pratique aux velléités de l'Occident, formèrent les cadres de la Revue Critique. Le nationalisme intégral était bien en effet l'aboutissement logique de la doctrine de Mithouard, et les retouches que l'évolution des idées y a depuis apportées (par exemple, au point de vue de l'importance des siècles classiques dans le patrimoine français, un peu méconnue par lui au profit de notre moyen-âge), ces retouches n'entament pas la valeur d'enthousiasme de ses convictions. L'Occident de Mithouard, dans les années d'avant-guerre, aura redressé, rajeuni, embelli les autels de la tradition française.
(Belles-Lettres, 6e année, N°62-66, décembre 1924, p. 135-136)

samedi 14 mai 2011

NICOLAS BEAUDUIN EXPOSE LES TENDANCES DE LA VIE DES LETTRES & DES RUBRIQUES NOUVELLES

J'aurai l'occasion prochainement de donner la description de quelques numéros des RUBRIQUES NOUVELLES, la première revue dirigée par Nicolas Beauduin. En attendant, voici la réponse que donna le directeur-poète à l'"Enquête sur les revues d'avant-garde" de Maurice Caillard et Charles Forot.
NICOLAS BEAUDUIN
Les Rubriques Nouvelles ! La Vie des Lettres (1re série)... Comme c’est déjà lointain !... Rassemblons nos souvenirs...
D’abord une erreur d’optique, une apparence prise pour une réalité. Enfin peu à peu la connaissance de ce qui est, la recherche de la vérité esthétique. Une conscience qui s’interroge, un esprit qui cherche à découvrir, à travers les fallacieuses promesses des manifestes et des doctrines, le véritable sens de l’activité intellectuelle contemporaine.
Petit drame de la pensée, où tour a tour collaborèrent de grands ainés comme Émile Bernard, Paul Claudel, Maurice Barrès, Francis Vielé-Griffin, Camille Mauclair, Émile Verhaeren, Charles Grolleau, Francis Jammes, Saint-Pol-Roux, Paul Adam, Louis Bertrand, Rosny ainé, Comtesse de Noailles, Robert de Souza, Fernand Gregh, André Gide, Maurice de Faramond, Henri Ghéon, Jean Royère, Marcel Coulon, Paul Fort, Eugene Montfort, et les « jeunes » d’alors, ceux de ma génération sacrifiée, tels que les regrettés Apollinaire, André du Fresnois, Jean Florence, Olivier Hourcade, Jean-Marc Bernard, Auguste Aumaitre, Jean Pellerin, Jean Thogorma, Louis Pergaud, Henri-E. Gounelle ; puis Trancrède de Visan, Canudo, Jean de Bosschère, Émile Henriot, Louis Mandin, Henry Béraud, Marcel Ormoy, F. Divoire, Jean-Louis Vaudoyer, Henri Martineau, Henri Hertz, Francis Carco, Thierry Sandre alias Charles Moulié, Henri Strentz. Louis Thornas, Roger Frêne, Gaston Picard, Gaston Sauvebois, Jean Héritier, Alexandre Mercereau, Joseph Billiet, Henri Dérieux, G.-J. Gros, Robert Veyssié, William Speth, Jean Muller, etc.
Vous me demandez quelles étaient les tendances des Rubriques Nouvelles et de la Vie des Lettres qui immédiatement lui fit suite ?
Ces tendances s’orientaient vers l’expression du Paroxysme Moderniste et de la Beauté Neuve, née des applications mécaniques de la Science.
Les raisons qui nous unirent : Une façon à peu près identique de penser et d’envisager la société contemporaine et l'art de notre époque.
Pas de conformisme, mais une sorte de même atmosphère vitale ; un même besoin de tout connaitre, de tout sentir et d’aimer plus ; une même soif d’exaltation au-dessus de nous-mêmes...
Au-dessus des appétits et des calculs, nos voix s’étaient croisées et harmonisées. Comme elles possédaient le même timbre, ayant les mêmes angoisses et les mêmes espérances, elles s’étaient reconnues, prolongeant ainsi, sur le front des foules modernes, leur symphonie vivante et multiple, transposition sur un plan supérieur des réalités et des aspirations d’aujourd’hui.
C’est qu’au lieu de fuir la vie (comme les Romantiques et les Symbolistes), nous la cherchions dans ses manifestations en apparence les plus contradictoires et dans les domaines les plus divers.
Sans dédaigner les littératures dites anciennes, nous pensions que les apports de l’heure présente étaient d’une réalité autrement importante. Les grands courants secouant le monde moderne nous passionnaient plus puissamment que l’étude des cataclysmes du passé.
Ce que nous voulions c’était imprégner l’art de vie, lui insuffler une force nouvelle, abondante et généreuse. Un art qui s’isole en soi étant bien proche de la décadence et de la mort.
On nous demandait souvent : Êtes-vous classiques ? Nous répondions que nous n’en savions rien, mais que, dans tous les cas, ce n’était pas à nous de le proclamer. Nous considérions qu’un vrai classicisme n’a jamais été rétrospectif. Un classicisme d'imitation ne pouvant être qu’un faux classicisme.
Barbares alors ? Nous ne le pensions pas. Mais nous eussions mieux aimé être de jeunes hommes en marche vers ce qui naît et grandit, vers un demain de plus en plus formidable, que les décadents moutonniers et fin de race des littératures sur l e déclin. Vivants, nous ne nous résignions pas à la mort, même élégante et parfumée.
Paroxysme, exaltation lyrique, foi, enthousiasme, étaient pour nous identiques. C’étaient les droits de l’inspiration que nous proclamions.
La poésie se révélait à nous avec la grandeur d’une religion, elle donnait à la vie une valeur absolue. Nous voulions en elle retrouver ce grand courant d’illumination spirituelle, si longtemps interrompu, retremper nos espoirs dans une source de joie multanime, perdre le sentiment de notre petitesse on participant à une vérité plus haute, sentir notre moi individuel se grandir de l’apport des co1lectivités, être cette collectivité elle-même avec ses appétitions et sa soif insoupçonnée de révélation religieuse.
Nous sortions ainsi de ce que le Symbolisme gardait d’ésotérique, (tour d’ivoire, attitude inhumaine) s’étant dans son ensemble éloigné de la nation vivante et ayant « séparé l’idée de l’art de l’idée d’une certaine fonction ou destination » pour nous élever vers une approximation sans cesse plus audacieuse de « l’idée de vie ».
Le paroxysme, disions-nous alors, est l’objectivation des états radiants de l’âme. Loin d’envisager la poésie comme une consolation de la vie, une fantaisie rimée, le passe-temps des heures oisives, ou une pause dans l’effort quotidien, nous y voyions au contraire, selon la juste expression de l’un de nous, la « manifestation la plus aiguë de cette vie et de cet effort ».
Si j’estime que les Rubriques Nouvelles et La Vie des lettres (1re série) ont eu une influence certaine sur les idées du temps ?
Oui, les idées émises dans les Rubriques Nouvelles et La Vie des Lettres (1re série) ont eu une influence certaine sur les idées du temps. De nombreuses études sur Le Paroxysme Moderniste ont paru dans les journaux et les revues du monde entier. Notre influence sur la littérature d’aujourd’hui est tout aussi manifeste pour qui sait voir.
Sans doute la guerre, en rompant les conditions d’évolution normale, a permis un retour offensif du pire symbolisme, un symbolisme de dégénérescence, de fatigue mentale, d’impuissance créatrice, ce qui a donné à quelques attardés de notre génération des possibilités d’éclosion qu’ils n’auraient jamais eues dans une autre période.
Ce n’est pas naturellement dans les incohérences de ce symbolisme de troisième cuvée que l’on retrouvera les influences de cet art vivant puissamment moderniste. Mais c’est dans quelques rares œuvres, construites, équilibrées, et douées d’universalité, qu’on les rencontrera, exprimées dans une technique véritablement nouvelle. Sorte de grand orchestre moderne développant jusqu’au paroxysme toutes les possibilités acoustiques ; et qui est à la poésie traditionnelle ce qu’est la polyphonie à l’ancienne musique à l’unisson.
Parmi les idées qui ont triomphé, nombreuses sont celles qui ont été développées dans maints articles des Rubriques Nouvelles et de La Vie des Lettres (1re série). Exposé d’un classicisme moderniste contre un classicisme d’imitation. Expression d’une beauté neuve. Volonté d’objectivité, d’universalité, de précision, de méthode et d’équilibre constructif. Désir de vitesse, conquête du temps et de l’espace. Soif de plénitude. Goût du tragique quotidien et de la réalité vivante. Sens de la vie collective des peuples et des individus. Sens des connexités et de l’omniprésence mondiale. Découverte du Monde Nouveau.
Vœu d’une technique encore inédite, permettant une expression nouvelle, en conformité avec les aspirations de notre époque. Technique qui m’a demandé plus de dix années de recherches, et qui est celle du Poème synoptique sur plusieurs plans. Ordre complexe. Simplification d’un instrument perfectionné. Importance des techniques. On sait, comme l’écrivait encore dernièrement l’un de nous, que « la façon dont un sujet a été traité renseigne plus précisément sur la sensibilité d’une époque que le sujet même qui lui a servi de prétexte ».
L’emploi des procédés domine le sujet, la technique lui impose sa volonté, lui fixe un visage. La technique commande l’expression.
Il est facile, par ce que nous en avons dit plus haut de voir à quoi se rattache la sensibilité de notre époque ; quels sont non seulement ses vœux d’ordre vivant mais sa précise volonté.
Il est fort délicat pour moi, on le comprendra aisément, de désigner quelles sont les revues existantes qui illustrent de telles conceptions d’art et participent à notre vœu de renouvellement. Mais je dirai que La Nouvelle Revue Française, qui forme un carrefour d’ailleurs mal délimité où se rencontrent et même s’opposent de multiples tendances, allant des plus régressives déliquescences au néo-classicisme le plus étroit, me semble toutefois, lorsque s’y expriment deux ou trois intelligences de premier ordre, comme André Gide ou Henri Ghéon, voire Jean Paulhan, marquer nettement cette volonté d’équilibre constructif, cette recherche de règles organiques nouvelles, de nouveaux modules régulateurs, nécessaires à l’établissement d’un ordre vivant, base d’un classicisme moderniste.
L’Esprit Nouveau (sauf dans les défaillances d’ailleurs passagères de sa partie littéraire) s’oriente aussi vers cette Beauté Neuve, expression de l’Époque, que le Paroxysme moderniste des Rubri ques Nollvelles s’efforçait déjà de définir avant 1914.
La Revue de l'Époque, Les Feuilles Libres, Les Écrits du Nord, 7 Arts, de Bruxelles, Montparnasse, Rythme et Synthèse, La Bataille Littéraire, La Nervie, Créer, etc., qui sont parmi les meilleures revues de ce temps, je veux dire celles où s’élabore l’esprit créateur de la présente génération, me semblent plus ou moins représentatives de cet idéal d’art nouveau.
Quant à « La Vie des Lettres et des Arts » suite de La Vie des Lettres, d’avant-guerre, par discrétion, je me dispenserai d’en parler, disant seulement qu’elle ne fait que continuer avec plus d’amplitude et de précision, grâce à l’apport incessant de jeunes intelligences, l’effort d’art moderniste commencé 15 ans plus tôt dans Les Rubriques Nouvelles.
(Belles-Lettres, 6e année, N°62-66, décembre 1924, p. 117-120)

dimanche 19 décembre 2010

HAN RYNER & LES LOUPS

Dans l'espoir de dénicher un scanneur qui puisse croquer d'un coup de mâchoires ce Journal d'action d'art, de haut format, je reproduis - pour tromper l'attente - la réponse que Han Ryner, l'esprit inspirateur de la meute, donna en 1924 à l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les revues d'avant-garde. Un heureux moyen pour moi de signaler aux amateurs de petites revues que le GROGNARD vient de consacrer son indispensable dernière livraison à l'auteur du Petit manuel individualiste. L'actualité rynérienne est, par ailleurs, abondante. On s'en rendra compte en cliquant ici.
HAN RYNER
Votre passionnant questionnaire me parvient, malheureusement, dans une période tout ensemble de mauvaise santé et de surmenage.

Or, pour répondre convenablement, il me faudrait trouver la force - ah ! la force... - de méditer et de classer mes souvenirs. Et il me faudrait trouver le temps - ah ! le temps... - d'étudier la collection considérable de la revue sur quoi il vous plaît de m'interroger.

Groupe et revue, Les Loups formaient une grande amitié, un accueil facile et une vaste tolérance, non point une école. Peut-être en germe, quelques doctrines communes. Je m'étais donné pour mission dans le groupement d'empêcher toute cristallisation idéologique, de protéger la vie multiforme et multiplement changeante, de disperser, avant même qu'elles fussent tout à fait exprimées, les formules qui appauvrissent et qui paralysent. Nous savions nettement quelques-unes des choses dont aucun de nous ne voulait. Je m'efforçais que nulle direction ne devînt tyrannique, que nul tempérament ne fût considéré comme le seul type artistique, que personne n'exigeât d'être suivi, que personne fût trop tenté de suivre. Autant qu'il dépendait de moi, Les Loups restèrent une association d'uniques. Chacun s'exprimait librement ; pendant le temps que l'un de nous s'exprimait, les autres formaient le plus amical et le plus ouvert des publics.

Si quelqu'un, après coup, vous définit Les Loups par des affirmations, méfiez-vous. Nous étions d'accord sur la nécessité de travailler chacun sans penser aux autres. Et aussi sur quelques négations.

Peut-être nos négations étaient-elles d'ordre éthique plus souvent que d'ordre esthétique. Nous méprisions le mercantilisme, le bas arrivisme, la vanité gonflée et dédaigneuse des parvenus de lettres. En art, nous étions unis pour combattre en faveur de toutes les libertés, contre toutes les écoles, ces rapetisseuses. Une école, c'est une censure.

Nos poètes étaient la plupart, par tempérament, des néo-romantiques. Mais toute sincérité nous était sympathique, qui ne se montrait pas intolérante aux sincérités voisines ; nulle recherche ne nous effrayait, pourvu qu'elle évitât la stupidité ou la grosse malice d'affirmer : Je suis le seul art du présent et de l'avenir.

Je suis de ceux, mon cher confrère, auxquels nulle idée ne paraît jamais triompher et qui ne souhaite le triomphe exclusif d'aucune. La vérité est trop complexe pour être exprimée totale par un homme ou par une doctrine. La beauté est une richesse infinie que je ne cherche tout entière ni dans une seule esthétique ni dans un seul livre. Que toutes les idées - j'entends les vraies, les idées individuelles, non point ces dogmes qu'on fabrique en commun avec de la tyrannie et de la docilité, à coups de votes ou à coups de bottes et qui sont, au cas les plus favorables, des cadavres d'idées - que toutes les idées se maintiennent, se continuent, se poursuivent - non ! pas jusqu'au bout, il n'y a de bout que pour les impuissants - se poursuivent dans l'infini...

La gloire des Loups, c'est d'avoir donné un exemple constant de sincérité et d'amour de la beauté multiforme. Permettez-moi de ne nommer aucun des ardents jeunes gens qui formaient le groupe et collaboraient à la revue (I). Pour n'être pas trop injustement incomplet, il faudrait des recherches dont je n'ai pas le loisir. Apprécier tant d'hommes si différents, si peu conformistes, inégaux en puissance mais tous de bonne volonté, nécessiterait un effort critique dont la grippe me rend plus incapable encore qu'à l'ordinaire.
(Belles-Lettres, 6e Année, N°62-66, décembre 1924, p. 188-190)
(I) Qu'il nous soit permis de citer ici, quelques-uns des poètes du groupe : Pascal Bonetti, R. Christian-Frogé, Roger Dévigne, Charles Dornier, Henri Galon, C. Gandilhon Gens-d'Armes, Édouard d'Ooghe, Jean Ott, Marcel Pays, Jean Rayter, Pierre Rodet, Hélène Séguin, André Tudesq, Robert Vallery-Radot, Gabriel Volland, Gaston Armelin, Nicolas Beauduin, Marius Boisson, Léon Bocquet, G. Demnia, Émile Dousset, Hector Fleischmann, Albert Giraud, Émile Guérinon, S.-Ch. Leconte, M.-C. Poinsot, Jean Rameau, Ernest Raynaud, Han Ryner, Édouard Vendéen, etc... (Note des enquêteurs.)

vendredi 10 décembre 2010

PAUL CASTIAUX REVIENT SUR L'AVENTURE DES BANDEAUX D'OR

Avant de décrire quelques numéros des Bandeaux d'or, il m'a semblé intéressant de reproduire ici un texte de Paul Castiaux, leur co-fondateur et directeur, rappelant ce que fut l'aventure de cette importante petite revue de l'avant-première guerre mondiale. Les quelques lignes qu'on va lire sont extraites de l'"Enquête sur les revues d'avant-garde" que Maurice Caillard et Charles Forot donnèrent dans les N°62-66 de Belles-Lettres.

PAUL CASTIAUX
Lorsque les Bandeaux d'or furent fondés, quelque sept années avant la guerre, nous n'avions que le désir de constituer une anthologie avant tout poétique, à tirage fort restreint et destinée à quelques amateurs. Résolument vers-libristes, pour la plupart, nous cherchâmes à rallier ceux-là mêmes que nous aimions et que nous considérions comme des artistes libres cherchant à s'affirmer chacun selon son individualité propre. Je rappelle que les fondateurs des Bandeaux d'or furent P.-J. Jouve, Théo Varlet, et moi-même, qu'ils restèrent anthologiques, pendant trois ans et ne devinrent revue qu'ensuite. Le bref énoncé des successives collaborations me semble plus explicite que toute glose qui me paraîtrait superflue, et constitue une réponse à l'enquête que vous vous proposez. Je dois ajouter que jamais je ne songeai à faire des Bandeaux d'or l'organe d'une école, comme on a pu, à diverses reprises, chercher à l'insinuer. Dès ce second numéro, Émile Verhaeren, René Ghil, Fagus, René Arcos, Roger Allard, devinrent les collaborateurs des Bandeaux d'or. Verhaeren montra toujours pour notre groupe une grande amitié et n'hésita pas à la prouver à plusieurs reprises et notamment dans une réponse qu'il fit à une enquête littéraire dans l'Intransigeant. L'admiration que nous avions pour le très grand poète fut toujours égale, et cette confiance qu'il avait en nous était un fort prétexte à persévérer dans notre effort. Francis Vielé-Griffin, Henri de Régnier, Georges Duhamel, collaborèrent aux Bandeaux d'or dès le 3e fascicule. Notre groupe était dès lors constitué. Charles Vildrac enfin devenait des nôtres. Pas d'école, je le répète, mais chaque poète bien à sa place selon sa propre volonté d'art, de technique, d'idées.
Jules Romains, Marinetti, Malfère, collaborèrent au cours de la 2e année. Alexandre Mercereau arrivait parmi nous pendant la 3e année. Mais l'anthologie devient revue, comprenant outre le Calepin du Chemineau de Varlet, des rubriques régulières de littérature, de critiques (poèmes, prose, musique, théâtre, rédigées par Jouve, Arcos, Chennevière, Durtain, Castiaux). Francis Jammes, Paul Fort, Durtain, Chennevière, figurent comme poètes ou comme prosateurs. Georges Duhamel accepte une des plus importantes rubriques aux chroniques qu'il garde jusqu'au jour où le Mercure de France le désigne pour sa critique poétique.
Je ne puis mentionner le nom de tous les collaborateurs de la revue (Deubel, Périn, Cros, Billiet, Vanderpyl, etc.) ; cette liste est déjà longue. Je ne pense pas me tromper en disant, pour conclure, que les œuvres de tous ceux que je viens de citer constituent la majeure partie du chapitre de la littérature d'hier et de celle d'aujourd'hui. Et ceci me semble une réponse à une partie, au moins, de votre enquête.
(Belles-Lettres, 6e année, N°62-66, décembre 1924, p. 130-131)