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samedi 2 mai 2020

DOCUMENT : UNE "ENQUÊTE" SUR LES JEUNES REVUES (LETTRE DE JEAN DE PIERREFEU A JEAN ROYÈRE)

C'est le 700e billet ! L'occasion est donc belle d'enrichir notre rubrique "Documents" informant la vie et l'histoire des revues littéraires d'une nouvelle pièce. L'intérêt pour le phénomène "petites revues" se développa en même temps que son apparition, suscitant d'abord la curiosité intriguée des critiques et des commentateurs, puis, au fur et à mesure de la multiplication des titres, devenant un véritable sujet de réflexion sur l'évolution littéraire. Il revient à Remy de Gourmont d'avoir, le premier, donné une forme à ce nouvel objet d'étude, en publiant son Essai de bibliographie (Les Petites Revues, Paris, Mercure de France, 1900) au point précis d'intersection entre le siècles dix-neuvième et vingtième. Puis il fallut attendre l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur "les revues d'avant-garde" publiée, après-guerre, dans Belles-Lettres (n° 62-66, décembre 1924), pour que la réflexion se poursuive dans une certaine continuité. Mais cette importante enquête fut-elle réellement la première du genre ? La lettre de Jean de Pierrefeu (1883-1940) que nous reproduisons ici semblerait signaler un précédent. Je préfère rester prudent dans la mesure où je n'ai pas retrouvé trace de cette enquête sur les "jeunes revues" dans la presse de l'époque ; et L'Opinion (1908-1938), journal hebdomadaire, à tendance nationaliste, paraissant chaque samedi, n'étant pas (encore) numérisé, il ne m'a pas été possible - en ce temps de confinement - d'aller vérifier à la source. Mais peu importe. Bien sûr, si cette enquête a été publiée il sera intéressant d'aller la lire, de répertorier les revues interrogées, d'en tirer des conclusions. Toutefois, si l'entreprise avorta, cette lettre prouve s'il en était besoin combien le phénomène des petites ou jeunes revues interpella périodiquement les observateurs de la vie littéraire. Datée du 13 avril 1908, elle est adressée à Jean Royère (1871-1956) qui avait fondé et dirigeait depuis 1906 La Phalange. Il s'agit probablement d'une lettre-circulaire qui fut envoyée à plusieurs meneurs de revues ; aussi offre-t-elle l'intérêt de détailler le questionnaire de l'enquête.
"Paris 13 Avril 1908
Mon cher confrère
Je suis chargé par le journal "l'Opinion" de faire une enquête sur les "Jeunes Revues", ces laboratoires mystérieux où se préparent la littérature et les idées de l'avenir, et que la critique officielle ignore volontiers. Il me semble qu'il conviendrait de mettre une fois le grand public dans la confidence de ce mouvement.
Voudriez-vous mon cher confrère m'y aider en m'envoyant, après avoir consulté vos amis, une petite profession de foi, où vous m'indiqueriez :
1° Les maîtres défunts ou contemporains que vous admirez plus particulièrement et auxquels vous vous rattachez.
2° Le sens de votre initiative et le but de vos efforts, et d'une façon générale vos idées littéraires, artistiques, philosophiques, sociales et à la rigueur politiques.
3° Laquelle des écoles existantes vous semble avoir les suffrages de la jeune littérature, ou pensez-vous qu'il s'en élabore une destinée à un avenir glorieux ?
En un mot je voudrai avec vos renseignements joints à ceux d'autres de vos confrères, pouvoir établir quelques mentalités de jeunes littérateurs modernes.
Avec mes remerciements, veuillez agréer mon cher confrère, mes meilleures salutations.
J. de Pierrefeu"

mercredi 12 novembre 2014

JEAN ROYÈRE RAPPELLE LE BUT DE LA PHALANGE

Je poursuis mon dépouillement - au gré des envies - de l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur les revues d'avant-garde parue dans Belles-Lettres, en reproduisant aujourd'hui la réponse de Jean Royère. Il y revient naturellement sur l'aventure de La Phalange dont la publication s'interrompit, comme pour beaucoup d'autres, en 1914, après huit années d'existence. Si la revue à couverture orange renaquit en 1936 sous la direction de Royère, assisté par Armand Godoy, alors que le monde s'apprêtait à sombrer, son tour, plus politique et plaidant pour une alliance latine rapprochant la France de l'Italie mussolinienne et de l'Espagne franquiste, l'éloignait considérablement de ce qu'elle fut à l'origine : une revue de poésie. Pour autant, Jean Royère s'efforça, tout au long de sa vie, d'animer et de défendre un état d'esprit - une communion d'idées - qui fût propre au groupe d'écrivains réunis autour de la première Phalange. Aussi dirigea-t-il, à partir de 1924, une collection chez Albert Messein qu'il intitula, comme de bien entendu, "La Phalange", et qui publiait des anciens collaborateurs de la revue ou des auteurs partageant la même exigence poétique. Comme il y eut un esprit N. R. F., il y eut, peut-être plus diffus, peut-être moins influent, un esprit Phalange.
JEAN ROYÈRE
Le groupement de La Phalange était - je suis tenté d'écrire "est", car il a survécu à la Revue - fait d'écrivains qui mettaient la poésie au premier rang et lui subordonnaient tout le reste. La Phalange aura donc été essentiellement la Revue de la Poésie et peut-être dans cette fonction n'a-t-elle pas été remplacée. Mais nous étendions à toute la littérature - prose ou vers - le culte dont nous entourions l'art du langage. Nous estimions d'autre part que l'esthétique est aussi intéressante que les créations du génie et qu'elle est inséparable de l'Art proprement dit surtout dans une revue, et ne méprisant rien de ce qui en relève, nous ne reculions même pas devant les questions techniques et nous poussions notre information très loin, toujours je le répète avec le dessein de servir la poésie.
Enfin parce que les autres arts, notamment la peinture et la musique, nous semblaient inséparables de la poésie qui est une musique et une peinture verbales nous nous intéressions au destin des peintres et des musiciens non moins qu'à celui des poètes contemporains ; et comme l'Art créateur est régi à peu près partout par les mêmes lois, nous accordions aux lettres étrangères une place proportionnelle à leur importance, mais en choisissant les écrivains qui, hors de France, nous semblaient dignes d'être étudiés pour des raisons analogues à celles qui justifiaient les articles que nous accordions aux nôtres. C'est ainsi que nous avons été conduits à parler pour la première fois en France d'écrivains qui sont devenus ensuite célèbres chez nous comme Bernard Shaw et Chesterton, etc...
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Les noms de ceux qui furent jugés nos Maîtres et qui étaient tout au moins nos chefs de file : Paul Adam, Barrès, Jammes, Kahn, Paul Fort, Merrill, Régnier, Verhaeren, Vielé-Griffin, firent que notre revue ne tarda pas à passer pour l'organe officiel du Symbolisme - titre qu'elle n'a jamais revendiqué -, et que la collaboration de jeunes comme : Apollinaire, Carco, Frick, Fargue, Florence, Klingsor, Hertz, Larbaud, Lavaud, Mandin, Périn, Romains, Spire, Tisserand, Vildrac, Werth, etc., ne justifiait pas entièrement. Au-dessus d'eux je classe John-Antoine Nau, en qui je ne tardai pas à voir le véritable génie de La Phalange, le continuateur de Baudelaire et de Mallarmé, qui furent nos vrais maîtres. Or, John-Antoine Nau est l'inventeur parmi nous d'une sorte de symbolisme direct, mystique par son fond mais qui réside en tant qu'art tout entier dans le rythme et dans la couleur et chez qui le symbole proprement dit ne joue à peu près aucun rôle. C'est un art essentiellement anti-classique, tout moderne, qui n'a plus rien de didactique et qui puise son inspiration directement dans la nature et l'âme pour s'élever normalement jusqu'à Dieu.
A l'exemple de ce grand artiste et avec lui, La Phalange a renouvelé le Symbolisme en le retrempant dans la poésie pure, car telle aura bien été sa destinée. C'est pour cela que notre revue passa justement pour être la revue d'avant-garde qui rendait à la culture les honneurs qui lui sont dus, mais défendait en luttant contre le traditionnisme sous toutes ses formes l'Art vivant, l'Art créateur. Aussi fut-elle attaquée violemment par les organes du classicisme, hypocritement par des revues qui faisaient profession d'unir la tradition à la nouveauté. Il est certain que parmi les jeunes écrivains que La Phalange a le plus contribué à révéler, des poètes comme Apollinaire, Jules Romains, André Spire, et surtout John-Antoine Nau, sont à des titres divers, et chacun selon son tempérament, des artistes créateurs essentiellement opposés à la tradition. Or c'est par ce caractère vivant que La Phalange exerça tant d'ascendant sur les écrivains nouveaux et qu'elle en exerce encore aujourd'hui, huit ans après sa disparition. Elle peut reparaître du jour au lendemain et je ne crois pas que le moment soit venu d'en faire l'histoire (1). Elle est la revue prédestinée de ceux pour qui le devoir de l'artiste est d'être de son temps et même de créer son temps.
(1) Ceci fut écrit en 1923, voici plus d'un an. M. Jean Royère annonçait récemment que, sous le titre de La Phalange, et sous sa direction, allait paraître une nouvelle collection d'ouvrages ayant pour auteurs des collaborateurs de l'ancienne revue ou des écrivains de mêmes tendances. (Note des enquêteurs.)
(p. 187-188)

samedi 14 décembre 2013

DOCUMENT : LETTRE DE FRANCIS CARCO A JEAN ROYÈRE (1er MARS 1907)

On voudra bien me pardonner de donner à lire parfois une lettre avant même la mise en ligne des billets bibliographiques concernant la petite revue dont il est question dans ce document. Que l'on considère cette douce infraction à la règle qui veut que l'annexe suive l'étude, comme une fantaisie. Puis, comment faire autrement ? Car à trop fréquenter les petites revues on finit par se prendre d'affection pour certaines figures, plus que moribondes dans la très-officielle histoire littéraire, hyperactives pourtant et rayonnantes dans la littérature de l'époque. J'ai eu l'occasion d'avouer déjà ma sympathie pour un Gaston Picard ; les visiteurs réguliers du blog auront deviné mon intérêt pour Jean Royère, dont la poésie poursuivait le rêve mallarméen, et qui anima des revues non négligeables : la nouvelle série des Écrits pour l'Art, la Phalange (1re et 2e série), Plume au Vent, le Manuscrit Autographe, L'Esprit français. La première Phalange (1906-1914), notamment, compte parmi les cinq plus importantes revues de l'avant-guerre. Son influence fut grande. Sans doute parce que Jean Royère n'en fit pas l'organe d'une école - celui, par exemple, du néo-symbolisme que ses articles défendaient, théorisaient, et que son œuvre poétique illustrait - mais un espace ouvert, accueillant toutes les tendances, à condition qu'elles ne fussent pas dogmatiques, et toutes les générations. Royère avait su attirer aussi bien les aînés du Symbolisme que les plus jeunes et plus novateurs poètes. Apollinaire, naturellement, fut de cette Phalange ; André Breton aussi. Et Francis Carco, qui sortait à peine de l'adolescence. Il n'avait pas encore vingt et un ans lorsqu'il donna sa première collaboration à la revue de Royère ; il n'était pas encore cette pittoresque figure montmartroise. Il vivait en province et s'ennuyait. Il est aisé de comprendre ce qu'une publication dans une revue parisienne d'avant-garde pouvait alors représenter pour un jeune poète échoué en Aveyron.
Rodez, ce vendredi 1er Mars 1907
Mon cher Monsieur,
Je vous remercie de tout cœur de ce que vous me dites touchant ma collaboration à la Phalange, car ce m'est un grand avantage de faire partie d'un groupe artistique aussi intéressant que le vôtre.

Ce que vous me dites de mes poèmes est aussi pour me plaire. Si vous le désirez je vous adresserai plus tard quelques pièces écrites selon le vers libre. Mais je me méfie de ce genre, car, de tempérament méditerranéen (ma famille est d'origine florentine) il me semble que je sois moins porté au vers librisme qu'aux mètres réguliers. Mais ne renouvellons pas les vieilles querelles.

C'est avec la plus grande joie que je recevrai les n°s antérieurs de la Phalange et la collection des Écrits pour l'Art. J'oublierai, à les lire, mon exil dans une petite préfecture de province où tout est morne, indifférent et triste.

Je suis avec reconnaissance, votre entièrement dévoué
F. Carco
Carco deviendra un collaborateur assez régulier de la revue de Jean Royère. Sa participation plus assidue encore aux Guêpes, revue maurrassienne qui avait pris Royère en grippe et ne le ménageait guère, ne semble pas avoir troublé les bonnes relations entre les deux hommes. Les Guêpes comptait d'ailleurs dans ses rangs d'anciens phalangistes : Henri Clouard et Jean-Marc Bernard, qui ne furent pas les moins virulents. Carco ne prit toutefois pas part aux polémiques sur le classicisme opposant les deux groupes. Certes, la lettre à Royère le confirme, il n'avait pas retenu du Symbolisme ses innovations techniques, le vers libre, bien plutôt sa liberté d'esprit et ses recherches de musicalité. Le fantaisiste Carco demeura, ainsi, loin de toute querelle, reconnaissant à Jean Royère qui, parmi les premiers, l'avait accueilli ; et, lorsque Belles-Lettres l'interrogera à l'occasion de son enquête sur les revues d'avant-garde (n° 62-66, décembre 1924), c'est à la Phalange que Carco rendra hommage :
Mais... La Phalange, parce qu'on y tenait en grande admiration Mallarmé, Corbière, Rimbaud, et que son directeur Jean Royère ne rougissait pas d'imprimer des jeunes absolument inconnus... Cette revue a groupé les meilleurs écrivains de ce temps ; elle les a protégés du réalisme ignoble et dirigés vers de plus nobles ambitions. Un Jules Romains, un Valery Larbaud, un Roger Allard, un Guy Lavaud, etc... appartenaient à La Phalange, je suis fier d'avoir débuté dans les lettres en leur compagnie, car - quelques directions que nous ayons suivies depuis - notre amour est resté le même pour nos maîtres... Les miens n'étaient point, cependant, que ces poètes devant lesquels je m'incline toujours... Je veux dire que, dans le roman, je préférais Paul Bourget, Maurice Barrès à d'autres. Mais c'était mon droit, et jamais Jean Royère ne nous a imposé de lois contre lesquelles il n'est pas de recours. Honneur à lui et à son admirable empressement à aider un cadet ! Aujourd'hui comme demain je demeure son obligé. (p. 130)

dimanche 30 juin 2013

DOCUMENT : LETTRE D'ANDRÉ RUYTERS A JEAN ROYÈRE (11 MARS 1908)

Voilà un document qui devrait ne pas laisser insensible tous ceux que l'histoire des petites revues passionne. La lettre d'André Ruyters à Jean Royère que nous donnons aujourd'hui ne se contente pas, en effet, d'associer deux des plus importantes publications périodiques de l'époque ; elle annonce aussi, sans la nommer encore, la création d'une troisième, qui s'imposera comme la revue-phare des trente années suivantes.

Le belge André Ruyters (1876-1952), qui sera naturalisé français quelques mois plus tard, avait repris, pour sa quatrième année, la direction d'Antée, fondée en juin 1905 par Christian Beck et Henri Vandeputte. Mais la nouvelle série vécut le temps d'un unique numéro daté du 15 janvier 1908. La Phalange, plus jeune d'une année, connaîtra une vie plus longue, mourant à la veille de la première guerre pour ressusciter quelques années avant que n'éclate la seconde. Lorsque décède Antée, la revue de Jean Royère (1871-1956) n'en est donc qu'au tiers de son existence ; elle a, toutefois, déjà su s'imposer comme une des plus intéressantes et des plus riches. Le néo-symbolisme de son directeur n'y est pas dogmatique et fait une large place aux tendances diverses, accueillant aussi bien en ses sommaires les auteurs de la génération de 1886 que les écrivains nouveaux.

Il semble qu'à la fin février 1908, les directions des deux revues se soient rapprochées, puisque dans son n° 21, du 15 mars, Jean Royère inscrit, sur le deuxième plat de couverture, les lignes suivantes :
"A la date du 15 Mars 1908, la Revue
'ANTEÉ'
a fusionné avec
LA PHALANGE
La Phalange servira les abonnés d'Antée jusqu'à expiration de leur abonnement et consacrera une place importante à la Chronique de Belgique. Les anciens collaborateurs d'ANTÉE seront chez eux à LA PHALANGE."
La mention de la fusion figure également sur le quatrième plat et sera maintenue aux deux endroits durant toute l'année 1908.

Les choses, pourtant, semblent n'avoir pas été si simples. C'est ce que nous apprend la lettre qu'on va lire :
Paris, le 11 . III . 08
Monsieur,
Lorsqu'il y a une quinzaine de jours, Mr Francis Vielé-Griffin vous annonça qu'Antée cessait de paraître, vous avez bien voulu nous offrir d'assurer le service de la Phalange aux abonnés de la défunte revue et d'ouvrir à deux battants à nos collaborateurs les portes de votre maison. C'était là une proposition généreuse et dont nous n'avons pas manqué d'être touchés - je viens cependant vous demander aujourd'hui de n'y point donner suite. En effet, mes amis et moi avons dessein de former une nouvelle revue qui sans être la résurrection d'Antée en constituera néanmoins le prolongement logique, attendu qu'elle sera l'organe du même groupement et obéira à la même direction. Dans ces conditions, la question d'une fusion entre la Phalange et feu Antée tombe d'elle-même et il ne nous reste plus qu'à vous remercier de la bonne grâce avec laquelle vous avez bien voulu vous mettre à notre disposition : veuillez [lecture incertaine] être assuré au demeurant que notre sympathie et notre concours vous demeurent acquis.

Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.
A Ruyters
22 rue d'Antin
Pour Ruyters, la fusion n'apparaît plus si urgente, ni même souhaitable. L'avait-il envisagée vraiment ? La lettre laisse entendre que c'est Francis Vielé-Griffin, collaborateur régulier des deux revues, qui prit contact avec Royère. On n'imagine mal cependant que le directeur de la défunte Antée ne fût pas tenu au courant de cet échange. Il y avait là une belle opportunité à saisir, pour une revue comme La Phalange, d'asseoir son influence et de développer son audience, notamment en Belgique. Ruyters lui-même ne perdait pas à l'arrangement : il économisait le remboursement des abonnements à la nouvelle série, et gagnait, avec les collaborateurs d'Antée qui l'auraient souhaitée, une tribune dans une revue de jeunes de plus en plus lue en France. L'invitation lancée par La Phalange est explicite et l’œillade en direction de la Belgique, ostensible : on annonce la création prochaine d'une chronique entièrement consacrée aux lettres belges. Pourtant, cette dernière ne vit pas le jour ou fit long feu. Il y eut bien, ponctuellement, rédigées par Maurice Gauchez des "Lettres de Belgique", mais qui furent plus rares que les "Lettres Anglaises" ou "Allemandes". En outre, les collaborateurs d'Antée, à l'exception de ceux qui participaient déjà aux deux revues, n'honorèrent pas l'invitation de La Phalange. Ruyters en tête. Ce dernier en donne l'explication dans sa lettre : il est question de fonder une revue nouvelle dont la rédaction sera composée d'anciens d'Antée. Aucun titre n'est encore mentionné, mais on comprend que l'idée de la Nouvelle Revue Française est, dans l'esprit de Ruyters et de ses amis, prête à vagir. Son premier cri se fera entendre le 15 novembre 1908. La naissance un peu tardive explique probablement que La Phalange ne cessât pas d'annoncer la fusion avec Antée sur ses couvertures, bien qu'elle ne dût concerner que les listes d'abonnés, et non les rédactions ou les administrations des deux revues. "Inutile de vous dire que la 'fusion' d'Antée avec La Phalange n'existe que sur la couverture de cette dernière ; aucun de ceux qui s'intéressent à Antée n'a suivi le mouvement qu'a taché de provoquer Griffin", écrivit Gide à Christian Beck, le 6 avril 1908 (Mercure de France, n° 1032, août 1949, p. 626, citée dans Jean Royère & André Gide, "Votre affectueuse insistance", Lettres (1907-1934), réunies, annotées et présentées par Vincent Gogibu, Éditions du Clown Lyrique, 2008, p. 41).

Il suffit d'ouvrir le premier numéro de la Nouvelle Revue Française pour s'apercevoir que les membres fondateurs et/ou du comité de rédaction sont, pour l'essentiel, des transfuges d'Antée. Il y a là, en effet, Eugène Montfort, le fondateur des Marges, qui fait office de directeur, et qui apparaît dans treize des sommaires de la collection d'Antée ; le groupe de l'Ermitage, que la revue belge accueillit au décès de cette dernière : André Gide, Édouard Ducoté, Michel Arnauld, Eugène Rouart, Henri Ghéon, auxquels il faut adjoindre Charles-Louis Philippe, Jacques Copeau et Jean Schlumberger ; André Ruyters, bien entendu. Seuls, Marc Lafargue et Jean Viollis, ne collaborèrent pas à la revue belge, et furent probablement amenés à la Nouvelle Revue Française par Eugène Montfort. On sait que ce dernier ne fit pas l'unanimité en tant que directeur et que la publication manqua disparaître à peine née. Un deuxième n° 1 vit le jour quelques mois plus tard, le 1er février 1909, sans Montfort et ses amis naturistes, autour d'un comité de direction resserré composé de Jacques Copeau, d'André Ruyters et de Jean Schlumberger. Ce fut là le véritable début d'une aventure revuistique qui devait durer plusieurs décennies et modifier considérablement le rapport de forces dans le champ littéraire.

Royère verra en La Nouvelle Revue Française, qu'il jugera sévèrement, une concurrente dangereuse pour sa Phalange. Il aura eu raison. Et il aura probablement conservé une certaine rancœur envers Ruyters qui aura empêché l'opportune fusion avec Antée. "La revue de Gide ne vaut pas grand'chose, par suite de Schlumberger, une brute, Ruyters, un Belge, et Copeau, plus bête que tous... La revue de Gide est prétentieuse, constipée, contradictoire et vide, ce malgré le talent de Gide..." (lettre de Royère à Vielé-Griffin du 26 octobre 1909, citée dans André Gide, Correspondance avec Vielé-Griffin, Presses Universitaires de Lyon, 1986, p. XXXI, et dans Jean Royère & André Gide, op. cit., p. 20). Il y a bien de l'aigreur, dans ces propos, comme en pressentiment d'une perte de pouvoir. Le monde des petites revues ne fut guère pacifique ; une guerre feutrée y avait cours, avec ses alliances et ses stratégies. La lettre d'André Ruyters à Jean Royère en est un témoignage.
Références bibliographiques
  • Victor Martin-Schmets, "Bibliographie analytique des revues littéraires belges : Antée", Le livre & l'estampe, XXXXII, n° 146, 1996, p. 85-149, et XXXXIII, n° 147, p. 75-152.
  • Jean Royère & André Gide, "Votre affectueuse insistance", Lettres (1907-1934), réunies, annotées et présentées par Vincent Gogibu, Éditions du Clown Lyrique, coll. "Les inédits", 2008.