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mercredi 10 juin 2020

DOCUMENT : BROUILLON DE LETTRE DE FRANCIS EON A PIERRE PASCAL - 5 NOVEMBRE 1936

La plupart des numéros d'Eurydice qui composent notre collection proviennent de la bibliothèque du poète Francis Eon (1879-1949) que nous avions déjà eu l'occasion de présenter succinctement ici. Collaborateur régulier du Divan d'Henri Martineau et partisan d'une poésie traditionnelle, il paraissait logique qu'Eon fût en relation avec les rédacteurs d'Eurydice. On s'étonnera néanmoins que son nom n'apparaisse dans aucune des vingt-trois livraisons dont le sommaire a déjà été détaillé en ces lieux. Francis Eon ne fut pas moins surpris de son absence. C'est en tout cas ce que nous apprend le brouillon de lettre que nous reproduisons ci-dessous et que le poète glissa dans son exemplaire du n° 23 de la revue. Il avait en effet adressé plusieurs mois plus tôt des vers à Eurydice, qui les retint mais omit de les faire paraître au désespoir de l'auteur. Cette lettre illustre un aspect de la vie des revues que nous n'avions pas encore documenté : l'impatience et le mécontentement des collaborateurs.
Poitiers, 5 novembre 1936.
Monsieur et cher confrère,
Je vous prie de ne point considérer cette lettre comme une réclamation, une protestation, ou toute chose horrible en tion.
Mais enfin ! je fais le point.
- Vers la fin de l'hiver 1935, je vous envoie des vers. Oui, je le reconnais, c'est moi qui vous ai attaqué. Alors vous me dites, en substance : oui. Mais j'aimerais mieux ceux que vous avez adressés à Nicolas Beauduin.
Puisque en toute raison, comme en toute constance.
- Bon. Alors je reprends cette pièce à Martineau, à qui je l'avais donnée pour le Divan, et je vous la donne à vous. Les mois passent, les numéros d'Eurydice toujours noble au reste ne se perd pas le moins du monde, mais je la retrouve aussi noble pure à chaque numéro ; sans y lire découvrir toutefois du / une ombre / le moindre Francis Eon le moins du monde.
En septembre, le sonnet - septembre 1936 -, je vous prie de me dire ce que vous comptez en faire, de ce petit poème que vous affectionniez jadis. Sur quoi Pierre Pascal : "Oui, mais ces vers ne sont plus de saison. Voici l'automne. Vous pensez. Donnez m'en d'autres des vers ; je les publierai dans un fascicule choisi de choix qu'honorera le nom de Charles Maurras."
Et je vous propose prescris quelques quatrains. Auparavant, j'avais pris soin de les soumettre à quelques amis sûrs, entre lesquels comme Henri Martineau, parfois souvent sévère et désespérant, mais toujours juste, - Yves-Gérard Le Dantec. L'un et l'autre se déclarent satisfaits, et me jugent "admissible" quoi ! Je suis bien tranquille alors. - Encore que je vous aie prié de me fixer, et le plus tôt, sur le sort de ma cette copie troisième, vous ne soufflez mot. Entre tous [ou : temps], ma foi, je lâche certains q.q. uns de ces quatrains aux Nouvelles littéraires qui s'en emparent. Par correction, je vous crois devoir vous en proposer quelques autres, en remplacement. J'insiste pour savoir, bien inutilement ; et voici que ce matin m'arrive Eurydice septembre-octobre MCMXXXVI, magnifique certes, avec le Maurras annoncé, mais sans ombre d'Eon Francis.
Mon cher confrère, vous avez parfaitement le droit de ne pas aimer admirer mes vers, ou ceux que je vous propose offre. Mais j'eusse aimé que vous me le disiez clairement et tout de suite, au lieu de m'amuser ainsi dix-huit mois. Vous allez me répondre sans doute : ... vous comprenez, je n'aimais pas tous ces alexandrins ne m'ont pas enchanté. - Très bien ! - Pourquoi pas dès février, ou mars, 1935 ?...
Je ne me fâche pas, ce serait malpoli. Je vous parle franchement et c'est tout. A l'occasion, je ferai mon possible pour servir votre beau nom, comme je l'ai fait quand vous avez publié l'ode au Dunkerque, pour laquelle j'ai fait 10 visites et rédigé 14 textes : cela n'a pas donné grand chose peut-être, mais j'ai fait le possible, mon possible à moi.
Veuillez accueillir, ... mes sentiments tout cordiaux et tout dévoués.
Nous ne connaissons pas, malheureusement, la réponse que fit Pierre Pascal à la juste réclamation de l'éconduit Francis Eon. Mais les numéros suivants de la revue nous permettent de donner un épilogue à ce contentieux. Le directeur d'Eurydice se sentit-il quelque peu coupable ? On peut le croire, puisque tous les vers qu'Eon avait adressés à Pascal parurent dans le n° 26 (mars-avril 1937), y compris le fameux sonnet printanier redevenu de saison. La dette fut donc réglée... et avec intérêt. En effet, bien que son atermoiement plaidât en faveur d'un goût modéré pour les vers de Francis Eon, Pierre Pascal en publia quelques-uns encore dans le n° 30-31 (novembre 1937 - février 1938) en hommage à Raymond de La Tailhède.

samedi 2 mai 2020

DOCUMENT : UNE "ENQUÊTE" SUR LES JEUNES REVUES (LETTRE DE JEAN DE PIERREFEU A JEAN ROYÈRE)

C'est le 700e billet ! L'occasion est donc belle d'enrichir notre rubrique "Documents" informant la vie et l'histoire des revues littéraires d'une nouvelle pièce. L'intérêt pour le phénomène "petites revues" se développa en même temps que son apparition, suscitant d'abord la curiosité intriguée des critiques et des commentateurs, puis, au fur et à mesure de la multiplication des titres, devenant un véritable sujet de réflexion sur l'évolution littéraire. Il revient à Remy de Gourmont d'avoir, le premier, donné une forme à ce nouvel objet d'étude, en publiant son Essai de bibliographie (Les Petites Revues, Paris, Mercure de France, 1900) au point précis d'intersection entre le siècles dix-neuvième et vingtième. Puis il fallut attendre l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot sur "les revues d'avant-garde" publiée, après-guerre, dans Belles-Lettres (n° 62-66, décembre 1924), pour que la réflexion se poursuive dans une certaine continuité. Mais cette importante enquête fut-elle réellement la première du genre ? La lettre de Jean de Pierrefeu (1883-1940) que nous reproduisons ici semblerait signaler un précédent. Je préfère rester prudent dans la mesure où je n'ai pas retrouvé trace de cette enquête sur les "jeunes revues" dans la presse de l'époque ; et L'Opinion (1908-1938), journal hebdomadaire, à tendance nationaliste, paraissant chaque samedi, n'étant pas (encore) numérisé, il ne m'a pas été possible - en ce temps de confinement - d'aller vérifier à la source. Mais peu importe. Bien sûr, si cette enquête a été publiée il sera intéressant d'aller la lire, de répertorier les revues interrogées, d'en tirer des conclusions. Toutefois, si l'entreprise avorta, cette lettre prouve s'il en était besoin combien le phénomène des petites ou jeunes revues interpella périodiquement les observateurs de la vie littéraire. Datée du 13 avril 1908, elle est adressée à Jean Royère (1871-1956) qui avait fondé et dirigeait depuis 1906 La Phalange. Il s'agit probablement d'une lettre-circulaire qui fut envoyée à plusieurs meneurs de revues ; aussi offre-t-elle l'intérêt de détailler le questionnaire de l'enquête.
"Paris 13 Avril 1908
Mon cher confrère
Je suis chargé par le journal "l'Opinion" de faire une enquête sur les "Jeunes Revues", ces laboratoires mystérieux où se préparent la littérature et les idées de l'avenir, et que la critique officielle ignore volontiers. Il me semble qu'il conviendrait de mettre une fois le grand public dans la confidence de ce mouvement.
Voudriez-vous mon cher confrère m'y aider en m'envoyant, après avoir consulté vos amis, une petite profession de foi, où vous m'indiqueriez :
1° Les maîtres défunts ou contemporains que vous admirez plus particulièrement et auxquels vous vous rattachez.
2° Le sens de votre initiative et le but de vos efforts, et d'une façon générale vos idées littéraires, artistiques, philosophiques, sociales et à la rigueur politiques.
3° Laquelle des écoles existantes vous semble avoir les suffrages de la jeune littérature, ou pensez-vous qu'il s'en élabore une destinée à un avenir glorieux ?
En un mot je voudrai avec vos renseignements joints à ceux d'autres de vos confrères, pouvoir établir quelques mentalités de jeunes littérateurs modernes.
Avec mes remerciements, veuillez agréer mon cher confrère, mes meilleures salutations.
J. de Pierrefeu"

jeudi 14 avril 2016

DOCUMENT : BINET-VALMER, GABRIEL HANOTAUX & LE VAGISSEMENT DE LA RENAISSANCE LATINE

Cela fait bien longtemps que nous n'avions pas donné à lire aux fidèles et aux plus hasardeux visiteurs du blog quelque document propre à éclairer l'existence des revues. Est-il besoin de rappeler que les billets réunis sous le libellé si originalement intitulé "documents" n'ont d'autre intérêt que d'entrouvrir le rideau donnant sur l'agitation des directeurs, rédacteurs en chef et collaborateurs tout occupés à animer leurs publications périodiques ? Il s'agit, en quelque sorte, d'errer, au gré des lettres, mémoires, photographies, etc., dans les coulisses des petites revues, d'assister à leur naissance, à leur épanouissement, à leur déclin, ou à leur mort, d'enregistrer leurs succès et de comprendre leurs difficultés ; bref, en multipliant les petits bouts de la lorgnette, de mieux embrasser leur vie, souvent chaotique, presque toujours éphémère.

Aujourd'hui, une lettre, acquise récemment, de Binet-Valmer (1875-1940) à un destinataire non identifié nous permet d'aborder un aspect sur lequel nous n'avions jusqu'ici pas eu l'occasion de nous attarder, celui de l'opportun parrainage qui doit mener la revue nouvelle-née sur les fonts baptismaux du succès. Il n'est pas rare, en effet, que les rédactions, pour assurer du sérieux de leur publication, s'adjoignent un comité d'honneur ou de parrainage composé de noms illustres, appartenant la plupart du temps aux générations précédentes, académiciens souvent, dont la seule présence sur la couverture ou à son verso garantit la qualité et la bonne tenue. Nul besoin pour ceux-là de collaborer. Donner son nom suffit. La jeune revue y gagne - au moins le croit-elle - un précieux sésame pour forcer l'entrée de la République des Lettres ; le vieil auteur, le plaisir de se savoir honoré et apprécié par une jeunesse pour qui le respect des aînés n'est pas vraiment la qualité première, et - au moins le croit-il - un public nouveau. Les exemples de cette pratique ne manquent pas. Nous n'en citerons que deux, pris un peu au hasard dans notre bibliothèque : Les Marches de Provence s'enorgueillissant d'un comité d'honneur composé de Paul Adam, Maurice Barrès, Emile Bergerat, Jules Lemaître, Frédéric Mistral et Willy, dont les plus jeunes avaient alors cinquante ans, et le plus âgé 82 ; et La Flora (1912-1915) de Lucien Rolmer qui tarda à monter son comité d'honneur, attendant sa dernière année d'existence, mais qui, lorsqu'elle le fit, en exhiba un pour le moins pléthorique d'une soixantaine de noms, parmi lesquels S. A. S. la Princesse de Monaco, la duchesse de Rohan, la comtesse de Noailles, Aurel, Maurice Barrès, Henri de Régnier et Jean Richepin, de l'Académie Française, Armand Dayot, Inspecteur Général des Beaux-Arts, Léon Riotor, Président de la Société des Poètes Français, tous personnalités d'influence, mais aussi des écrivains relativement impliqués dans la vie littéraire de l'époque : Joachim Gasquet, Fernand Gregh, Louis de Gonzague-Frick, Edouard Ducoté, Louis Lormel, Louis Mandin, Ernest Raynaud, Jean-Louis Vaudoyer... et même le tout jeune Jean Cocteau. Il n'en fallait pas moins pour La Flora qui se voulait "Revue de la Grâce des Lettres et de l'Art" et "Anthologie de Poësie Lyrique et de Haute Littérature".

Parfois, un nom suffit. Mais alors, il ne doit pas simplement figurer comme ornement sur la couverture de la revue ; il doit carrément ouvrir la porte et signer le premier article de la livraison inaugurale, article qui servira de carte de visite auprès des chroniqueurs et autres publicistes, et qui est l'assurance qu'on parlera de la revue nouvelle dans les gazettes, le nom illustre attirant l'attention sur un sommaire essentiellement constitué de contributions d'auteurs fraîchement débarqués sur la scène littéraire. On se souvient ainsi que les jeunes mallarmos et verlainophiles de La Pléiade (1886) avaient fait appel à Théodore de Banville, sautillant parnassien, pour présenter la revue et ses rédacteurs au public. Un bien utile parrainage pour de jeunes poètes inconnus qui se nommaient Ephraïm Mikhaël, Pierre Quillard, Rodolphe Darzens, Jean Ajalbert ou Paul Roux pas encore canonisé, et qui n'auraient pas pu lire les articles - même féroces - qui accueillirent le premier numéro de La Pléiade (mars 1886) si le vieux poète des Odes funambulesques ne les avait lancés sur la piste. 

Quinze ans plus tard, ce n'est pas à un poète que les fondateurs de La Renaissance Latine (1902-1905), revue moins hospitalière aux innovations des versificateurs car défendant une vision plus "politique" de la littérature, firent appel, mais à Gabriel Hanotaux (1853-1940). Si le nom s'est à peu près effacé aujourd'hui de nos mémoires, il est incontestable qu'il revêtait à l'époque tout le lustre dont pouvait avoir besoin le lancement d'une revue nouvelle, et de cette revue-là en particulier. Gabriel Hanotaux, en effet, était un homme sérieux : historien, homme politique - il sera ministre des Affaires étrangères -, académicien français ; tout le désignait pour fixer le ton d'une revue qui se voulait assez éloignée de l'anarchiste avant-garde, et que portait un projet : celui de la défense et illustration des valeurs du monde latin. Dans la lettre qu'on va lire, Binet-Valmer s'inquiète auprès de son correspondant de n'avoir pas encore reçu l'article d'Hanotaux qui doit ouvrir le premier numéro de la revue. Le secrétaire de rédaction y tient. On apprend en effet que la parution en a été repoussée, à la demande de l'auteur, et que ce dernier doit être payé pour son "article d'introduction". Par ailleurs, ledit article a été annoncé dans la presse, La Renaissance Latine faisant sa publicité sur le nom d'Hanotaux. Voici la lettre :
"Monsieur,
Seriez-vous assez aimable pour me donner l'adresse de M. Gabriel Hanotaux. Il faut en effet que je lui télégraphie pour lui rappeler que selon sa promesse, il doit nous donner un article d'introduction à la revue que nous venons de créer : La Renaissance Latine. Cette promesse ne peut être vaine puisque M. Hanotaux nous a demandé de retarder l'apparition de notre premier numéro jusqu'au 15 Mai (ce que nous avons fait), puisque le prix de l'article était fixé, et que nous étions autorisés à annoncer l'article. Nous avons décidé de télégraphier à M. Hanotaux, et nous vous prions pour éviter les frais d'un Faire Suivre de nous donner son adresse.
Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments distingués.
G. Binet-Valmer
sec. de la réd. de
La Renaissance Latine6, rue Margueritte,
Paris"
On ressent, sans difficulté, l'urgence de la demande, et la crainte de Binet-Valmer qu'Hanotaux n'honore pas sa promesse, insistant pour lui télégraphier directement et ne pas passer par l'intermédiaire de son correspondant. Il est probable que cette lettre, non datée, fut écrite dans les derniers jours d'avril, voire dans les premiers jours de mai 1902. Binet-Valmer eut-il raison de s'inquiéter ? Son télégramme à Hanotaux accéléra-t-il l'écriture de l'article espéré ou le croisa-t-il ? Toujours est-il que la première livraison de La Renaissance Latine parut à la date prévue, le 15 mai 1902, et que "l'article d'introduction" de la revue était bel et bien signé Gabriel Hanotaux.

vendredi 27 février 2015

DOCUMENT : ADOLPHE LACUZON, PAUL-REDONNEL & LES PARTISANS

On ne se souvient peut-être plus très bien d'Adolphe Lacuzon (1869-1935), poète du septentrion qui connut une renommée certaine en fondant au début du siècle précédent une nouvelle école : L'Intégralisme. Son lancement, par un manifeste dans La Revue Bleue du 15 janvier 1904, fit du bruit et Lacuzon eut une influence notable sur plusieurs écrivains au moins jusqu'à la déclaration de guerre. Florian-Parmentier lui consacre une dizaine de pages dans son Histoire contemporaine des lettres françaises de 1885 à 1914 (Paris, Figuière, [1914]) et Frédéric Lefèvre, dans sa Jeune poésie française (Paris, Rouart et Cie, 1917), célébrera l'Intégralisme sur plus de soixante-dix pages, lui dédiant un quart de son volume. Si mon propos, ici, n'est pas de présenter et de définir ce mouvement poétique, il faut préciser toutefois qu'il ne s'agissait guère d'une avant-garde mais plutôt d'une nouvelle réaction au Symbolisme et à ses prétendus écarts. Lacuzon ne condamne pas le vers-libre mais ne le pratique pas ; il s'inscrit dans une tradition liant intuition, inspiration, poésie et connaissance du monde. Avant d'être lui-même chef d'école, il avait participé au volume collectif de l'école française, La Foi Nouvelle (Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1902), recueil anthologique qui réunissait des poèmes d'Edmond Blanguernon, Adolphe Boschot, Pierre de Bouchaud, Georges Normandy, Louis Payen, M.-C. Poinsot, Robert Randeau, Han Ryner, etc. L'ouvrage s'ouvrait sur un "manifeste" dont voici la conclusion : "Le groupe entend se soustraire aux influences de coteries, réintégrer en quelque sorte la santé dans l'art, s'étendre du centre à la province, et faire appel à toutes les énergies intellectuelles de la race française."

Les documents qui nous occupent aujourd'hui sont toutefois antérieurs à La Foi Nouvelle et à l'Intégralisme. Lacuzon avait d'ailleurs commencé à publier bien avant dans des revues. On trouve , par exemple, son nom dans La Grande Revue Paris et Saint-Pétersbourg, dès 1892, dans La Revue Septentrionale, le Mercure de France, La Nouvelle Revue, avant que le siècle dix-neuvième ne s'achève. Mais c'est à une autre revue que les lettres que nous reproduisons ci-dessous rattachent son nom. Revue qui ne nous est pas inconnue puisqu'il s'agit des Partisans (1900-1901), fondée et dirigée par Paul Ferniot et Paul-Redonnel, dont nous avons mis en ligne le sommaire détaillé des huit premières livraisons. La première des deux lettres qu'on va lire attire notre attention sur un élément essentiel des revues : leur titre. Un titre, c'est évidemment tout un programme, et l'éditorial ou le manifeste qui ouvre généralement le premier numéro doit en donner la clé. Paul-Redonnel ne dérogea pas à la règle et développa son titre dans "La Parade" : "Nous sommes des partisans parce que nous sommes indisciplinés et que nous allons au combat quand il nous plaît..." Le titre et son explication attirèrent l'attention de Lacuzon qui en revendiqua la paternité dans une lettre à Redonnel qui doit dater de la fin novembre ou du tout début décembre 1900. Car en plus d'être tout un programme, un titre est ou fait aussi toute une histoire. Sa genèse, son inventeur, ont leur importance dans l'histoire des revues. On se souvient par exemple du duel qui opposa Louis Pilate de Brinn'Gaubast à Rodolphe Darzens en 1889, le premier ayant repris le titre La Pléiade à la revue que le second avait dirigée trois ans plus tôt. La courte polémique - et rapidement réglée - qui opposa Lacuzon à Redonnel n'eut pas, comme on va le voir, de résolution aussi violente.

Monsieur et cher Confrère,
J'ai connaissance de l'apparition des deux premiers n° des Partisans, revue que vous dirigez, et dont je demeure indirectement le parrain puisque c'est à moi qu'il advint de trouver un titre au groupe initial dont votre revue a emprunté le nom.
Étant donné que je reste le seul parmi mes camarades, qui ne soit point signalé dans les divers avant-propos des Partisans, et qu'à l'encontre de ce qui a été fait pour tous, aucun n° spécimen ne m'a été adressé, voulez-vous me permettre, Monsieur et cher Confrère, de vous demander naïvement si cette double abstention doit conserver à mes yeux son caractère apparemment intentionnel, destiné peut-être à m'enseigner l'éloignement d'une revue où ma présence aurait paru inutile ou fâcheuse ?
Ajouterai-je tout de suite pour que cette lettre ne puisse assumer aucune signification explétive [?], que je n'ai point de copie à caser, et que ma démarche est toute et simplement de convenance privée. J'ai l'horreur des situations fausses ; votre courtoisie aura tôt fait de me mettre à l'aise en me fixant sur des sentiments dont cette éventualité me dissimule encore la nature, mais que, par avance, je respecte en vous.
Recevez, Monsieur et cher Confrère, l'expression de ma considération distinguée.
Adolphe Lacuzon
21 Bd St Michel
De quel "groupe" ayant précédé la parution de la revue et réuni plusieurs de ses collaborateurs parle Lacuzon ? Je l'ignore. Notons toutefois que deux des chroniqueurs des Partisans mentionnés dans l'avant-propos, "Sur les matières qui seront traitées régulièrement...", feront partie de l'école française : Gabriel Tallet et Han Ryner. On peut donc supposer qu'il exista un groupe qui s'était baptisé, à l'initiative d'Adolphe Lacuzon, les "Partisans" et d'où sortit peut-être l'idée d'une revue. Redonnel en fit-il partie ou en avait-il connaissance ? Le réclamant semble le laisser penser. Par ailleurs, sa deuxième lettre au même paraît le confirmer, le destinataire dont manquent les réponses n'ayant apparemment pas souhaité polémiquer.
lundi 10 Xbre 1900
Monsieur et cher Confrère,
Je vous remercie de votre lettre cordiale et suis heureux de pouvoir à mon tour vous assurer de mes meilleurs sentiments. J'ai provoqué cette petite explication afin de ne pas prolonger ridiculement un malentendu dont une bonne poignée de mains devait être le geste de résolution. Voilà qui est fait.
Je passerai vous voir à la revue un de ces jours, et, quelque autre jour, j'affirmerai mes bonnes intentions et mon dévouement à la caisse des Partisans en vous priant d'agréer de ma prose en vos colonnes.
Croyez, en attendant, à ma sympathique estime.
Adolphe Lacuzon
21 Bd St Michel
Merci pour les n° que vous devez me faire adresser.
Tout est bien, donc, qui finit bien. A ceci près qu'aucune ligne de Lacuzon ne parut jamais dans les Partisans et que son nom n'y fut jamais cité. Il est vrai que la revue devait définitivement s'interrompre le 20 mars 1901, jeune de 10 livraisons à peine.

mardi 30 décembre 2014

DOCUMENT : JEAN-MARC BERNARD & LE THYRSE de LÉOPOLD ROSY

L'acquisition récente d'un petit lot d'autographes de Jean-Marc Bernard ayant appartenu à Léopold Rosy me permet d'aborder un aspect de la vie des revues sur lequel je ne m'étais encore guère attardé, aspect pourtant essentiel, puisqu'il s'agit du rôle déterminant qu'elles jouèrent pour de jeunes poètes, sans entregent, désireux de voir leurs vers publiés.

Jean-Marc Bernard n'est probablement pas un inconnu pour les visiteurs réguliers de ce blog qui l'ont pu découvrir au sommaire de plusieurs revues (L'Art Libre, Les Cahiers, L'Île sonnante, Isis, Les Marches de Provence, La Revue de France et des Pays français, Les Rubriques Nouvelles, Vers et Prose) et collaborateur, très actif, des Guêpes, qu'il avait cofondées et qu'il dirigea à partir du dixième numéro. Le nombre relativement élevé des contributions à diverses revues de l'avant-guerre tendrait à prouver que le nom de Bernard commençait à peser dans la République des Lettres, bénéficiant sans doute de l'intérêt porté aux poètes qu'on n'allait pas tarder à regrouper sous la bannière de l'école fantaisiste. Son oeuvre publiée ne nous apparaît pourtant guère considérable, se limitant à deux plaquettes, imprimées à compte d'auteur (La Mort de Narcisse, en 1904, et L'Homme et le Sphinx, en 1905), deux recueils de poèmes (Quelques essais, 1910 ; Sub tegmine fagi, amours, bergeries et jeux, 1913), une anthologie (Pages politiques des poètes français, 1912), une traduction de Rondeaux choisis de Charles d'Orléans (1913) et une monographie consacrée à François Villon. Il est vrai que le poète, fauché sur le front le 9 juillet 1915, n'eut guère le temps de mener à bien tous ses projets. Et il fallut attendre 1923 pour qu'apparaissent, réunies en deux volumes aux éditions du Divan, ses Œuvres rassemblant sa première plaquette, ses deux recueils et quantité de vers et d'articles dispersés dans les revues. La composition de ce monument posthume, préfacé par Henri Clouard, se veut fidèle au dernier Jean-Marc Bernard, le directeur maurrassien des Guêpes, chantre volontiers polémique du retour au classicisme, mais ne rend pas vraiment compte de son évolution poétique, brouillant l'ordre chronologique des publications et omettant (sciemment ?) certains vers.

En effet, Jean Bernard, né à Valence (Drôme) le 4 décembre 1881, fut, bien avant de se compter parmi les disciples de Maurras, un héritier du symbolisme. Lecteur d'Henri de Régnier, de Vielé-Griffin, de Jammes, il pratique le vers-libre. Sa première plaquette, La Mort de Narcisse, que le titre rattache à la mythologie symboliste, en est essentiellement composée. Bernard est loin d'avoir renié ses premières amours poétiques lorsqu'il envoie ses premiers vers au Thyrse, revue bruxelloise fondée en mai 1899 par Léopold Rosy (1877-1968), Charles Viane, Julien Roman, Pol Stiévenart et Émile Lejeune, introduits par la lettre suivante :
Valence le 2. 8. 04
Messieurs,
C'est par la Revue des Poëtes (1), que j'ai appris le concours de sonnets du Thyrse (2). Les indications données par cette revue étant sommaires, je ne sais si je me conforme aux conditions que vous avez pu poser. Veuillez m'excuser et, néanmoins, examiner mon manuscrit (3).
Je suis né le 4 décembre 1881, à Valence sur Rhône. J'ai habité durant dix ans Bruxelles (4) et je suis venu me fixer à nouveau dans ma ville natale.
Est-il utile de vous donner tous ces renseignements ? Je le fais à tout hasard.
Pardonnez mon verbiage et veuillez agréer, Messieurs, l'expression de mes sentiments les plus respectueux.
Jean Bernard
Jean Bernard
8 rue de Faventines 8
Valence (Drôme)
(1) Fondée par Ernest Prévost en 1898, la Revue des Poètes qui connut une belle longévité avait pour but de publier les essais des jeunes sous le parrainage de poètes expérimentés et reconnus. Il n'est pas impossible que Bernard y ait donné quelques-uns de ses premiers poèmes.
(2) Dans le premier numéro de sa sixième année, en juin 1904, Le Thyrse avait lancé un concours de sonnets en ces termes : "Au récent concours organisé par la Plume, sur quarante lauréats fort peu ont employé la forme du sonnet. Faut-il en déduire que cette forme, qui eut quelque vogue, il y a quelques années, est abandonnée par les jeunes poètes ? Ou bien les tendances poétiques de la grande revue parisienne ont-elles amené les jeunes auteurs de sonnets à renoncer à faire l'envoi de leurs œuvres ? Sans doute, de nombreux manuscrits ont été écartés et nous ignorons si la sévérité des juges a été particulière pour les "sonnettistes". / Le Thyrse a donc pensé qu'il serait intéressant d'ouvrir un concours poétique, mais en spécifiant la forme à donner aux poèmes. Il invite tous les jeunes poètes de langue française, qui n'auront pas atteint l'âge de 25 ans au 15 août 1904 à lui faire parvenir leurs sonnets inédits. / La prosodie du sonnet est nettement déterminée, mais si des concurrents se permettent quelques licences que notre époque tolère, le jury appréciera si le mérite des poèmes justifie les dérogations aux règles consacrées. / MM. Valère Gilles, Albert Giraud, Émile van Aerenbergh, nos excellents poètes, ont bien voulu constituer ce jury. / Les concurrents devront transmettre leurs manuscrits non signés, en triple expédition, à la Direction du Thyrse, revue d'art, rue de la Filature, 14, à Bruxelles, le 15 août 1904 au plus tard. Chaque manuscrit devra être accompagné d'une déclaration, indiquant le nom du poète, le lieu et la date de sa naissance, ainsi que le titre des poèmes qu'il envoie. / Nous adresserons à chaque juré une des copies. Tout poème recevant une approbation sera publié dans le Thyrse qui fera tirer à part, sur papier de Hollande, la collection des sonnets primés. Les lauréats recevront un exemplaire."
(3) D'après une note au crayon, probablement de la main de Léopold Rosy, reproduisant les premiers mots d'un vers, il pourrait s'agir du sonnet intitulé "Amertume".
(4) Bernard avait en effet vécu à Bruxelles de 1892 à 1899.
C'est donc le plus banalement du monde, afin de participer à un concours, que Jean Bernard adressa son premier poème à la revue belge. Ce n'était pas là un coup d'essai, puisque, quelques mois auparavant, il avait déjà participé au Concours de Poésie, ouvert par la Plume, en octobre-décembre 1903 ; son poème "Au poète Louis Le Cardonnel" y avait obtenu un suffrage et avait été publié avec les autres textes primés dans le n° 357 du 1er mars 1904 de la revue. La lettre de Bernard occasionna une réponse rapide de la direction du Thyrse qui donna au jeune homme les modalités détaillées de la compétition. Et le 10 août, le poète renvoyait deux sonnets accompagnés de la lettre ci-dessous.
Sur un autre feuillet, et conformément au règlement du concours, le poète indiquait nom, date et lieu de naissance, et le titre des sonnets envoyés : "Tanagra" et "Amertume". Dans sa lettre, Bernard pointe "la forme peu classique de [s]es sonnets" ; cependant, leur irrégularité n'empêchera pas le jury, qui la soulignera tout de même, d'accorder le deuxième prix à "Tanagra", le premier revenant à "Lucrèce Borgia" de Henri Liebrecht. Les deux poèmes de Bernard sont donc publiés dans le n° 7 de décembre 1904 du Thyrse. Dans la même livraison, un favorable compte rendu était fait de La Mort de Narcisse. Voilà un accueil qui devait encourager le jeune poète à poursuivre sa collaboration. Deux mois plus tard, en février 1905, la revue publiait des "Strophes" de Jean Bernard dédiées au premier lauréat du concours, Henri Liebrecht. Le 4 avril 1905, le poète récidive, écrivant à Léopold Rosy :
Monsieur et cher Confrère,
Je me permets encore de vous adresser quelques vers. Je souhaite qu'ils vous semblent dignes d'une insertion dans votre revue.
Avec cet espoir, je demeure, Monsieur, votre tout dévoué :
Jean Bernard
8 rue des Faventines
Valence (Drôme)
Les "quelques vers" en question doivent être ceux des "Stances", dédiés à Victor Houry, qui paraîtront dans le deuxième numéro (vol. VII) du Thyrse (juillet 1905, p. 69-70). Dans la précédente livraison, Henri Liebrecht signalait la parution de L'Homme et le Sphinx, "un beau poème philosophique (...) où se retrouvent les qualités d'écriture et de pensées du poète de la Mort de Narcisse". Il semble bien que Bernard ait réussi son entrée dans la revue et en soit devenu un collaborateur assez régulier. On le retrouve en effet au sommaire des n° 5 (octobre 1905) et 7 (décembre 1905) où il donne La Mort de Narcisse en deux parties, puis, comme lauréat d'un nouveau concours dédié aux "poèmes en vers libres", dans le n° 10 (mars 1905). D'après la direction du Thyrse, le concours ne semble pas avoir été un succès, précisant que les résultats "ont été en-dessous de [son] attente", et ajoutant :
"C'est à peine si sur les nombreux poèmes en vers libres qui nous sont parvenus les membres du jury ont pu en retenir cinq.
Encore les opinions des trois poètes [Camille Mauclair, Iwan Gilkin et Charles Van Lerberghe] qui avaient assumé la tache de classer ces poèmes n'ont-elles pas été unanimes. Aucun des cinq poèmes n'a retenu trois voix. Au surplus, sur les cinq poèmes retenus, trois sont de notre collaborateur et ami Jean-Marc Bernard qui est déclaré lauréat du concours pour son poème 'Les Conseils du Faune' auquel le jury a accordé deux voix."
Le poète s'y voyait donc intronisé "collaborateur et ami" et récompensé par la publication de trois poèmes en vers libres : "Les Conseils du Faune (fragment)", "Aux Jeunes Filles de Francis Jammes", "Art poétique". Ce dernier est intéressant, définissant la conception que Bernard se fait alors du poème, conception assez éloignée de ce qu'elle sera trois ans plus tard. Qu'on en juge :
Art Poétique
Je vous veux, ô mes vers, dépouillés de tout voile
Et purs du vieux mensonge de la rime.
Que la seule Pensée, en vous, soit musicale
Et fasse votre rythme nombreux.
Ah ! n'est-ce pas assez - dites ? - votre beauté ?
Et qu'avez-vous besoin de parures étrangères !
Soyez pareils aux marbres grecs,
Debout près des plages sonores,
Qui offrent à la mer leur nudité mélodieuse.
La référence à l'antique, ici, ne sert pas à appuyer les fondements du classicisme, mais illustre, en un rappel tout verlainien, le souci d'une beauté simple et musicalement suggérée.

Il est à noter que c'est au cours de cette année 1905 que Jean Bernard, entre la publication de la première partie de La Mort de Narcisse (octobre) et celle de la seconde (décembre), accroîtra son prénom de celui de son père pour signer Jean-Marc Bernard. La fidélité du Thyrse aura probablement aidé à confirmer la vocation du poète qui, dès lors, pouvait se faire un nom qui lui fût propre.

Durant les trois années qui suivent, les collaborations de Jean-Marc Bernard se font plus nombreuses, mêlant aux vers, toujours majoritaires, des études critiques. En voici une bibliographie exhaustive :
  • "Tanagra", vol. VI, n° 7, décembre 1904, p. 228 (repris, sous le titre "Pleureuse tanagréenne" dans Quelques essais, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1910, puis dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [vers - JB]
  • "Amertume", vol. VI, n° 7, décembre 1904, p. 229 (non repris). [v - JB]
  • "Strophes" [à Henri Liebrecht], vol. VI, n° 9, février 1905, p. 300 (non repris). [v - JB]
  • "Stances" [pour Victor Houry], vol. VII, n° 2, juillet 1905, p. 69-70 (repris, sous le titre "Retour" dans Quelques essais, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1910, puis dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [v - JB]
  • "La Mort de Narcisse", vol. VII, n° 5, octobre 1905, p. 176-185, et n° 7, décembre 1905, p. 244-252 (repris dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [v - JB - JMB]
  • "Les Conseils du Faune (fragment)", vol. VII, n° 10, mars 1906, p. 385-386 (non repris). [v - JMB]
  • "Aux Jeunes Filles de Francis Jammes", vol. VII, n° 10, mars 1906, p. 387 (non repris). [v - JMB]
  • "Art Poétique", vol. VII, n° 10, mars 1906, p. 388 (non repris). [v - JMB]
  • "Lettre familière à Laurent Tailhade, poète chrétien", vol. VIII, n° 4, septembre 1906, p. 125-127 (non repris). [prose - JMB]
  • "Les étapes de Philippe" [sur Maurice Barrès], vol. VIII, n° 7, décembre 1906, p. 272-275 (non repris). [pr - JMB]
  • "Sur la fontaine de Médicis", vol. VIII, n° 10, mars 1907, p. 370-371 (repris, sous le titre "Sur la fontaine Médicis" dans Sub tegmine fagi, Paris, éd. du Temps Présent, 1913, puis dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [v - JMB]
  • "Odelette / A la manière de Henri de Régnier", vol. VIII, n° 10, mars 1907, p. 371 (repris, sous le titre "Paroles pour ne rien dire / A la manière de Henri de Régnier" dans Sub tegmine fagi, Paris, éd. du Temps Présent, 1913, puis dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [v - JMB]
  • "Nocturne", vol. VIII, n° 10, mars 1907, p. 371-372 (non repris). [v - JMB]
  • "Lied", vol. IX, n° 4, septembre 1907, p. 148-149 (repris, comme neuvième section de "Et nos cedamus amori" dans Sub tegmine fagi, Paris, éd. du Temps Présent, 1913, puis dans ŒUVRES, I, Paris, Le Divan, 1923). [v - JMB]
  • "Poème", vol. IX, n° 5, octobre 1907, p. 178 (non repris). [v - JMB]
  • "In memoriam" [sur Mecislas Golberg], vol. IX, n° 9, février 1908, p. 333-334 (non repris). [pr - JMB]
  • "Lettre à Paul Léautaud (Après une lecture de Petit Ami)", vol. IX, n° 11, avril 1908, p. 394-385 (non repris). [v - JMB]
  • "Les fêtes d'Orange", vol. X, n° 2, octobre 1908, p. 60 (non repris). [pr - JMB]
  • "Nocturne", vol. X, n° 3, novembre 1908, p. 101. [v - JMB]
  • "Au chevet d'un malade" [pour Jules Romains], vol. X, n° 9, mai 1909, p. 263 (non repris). [v - JMB]
  • "Nocturnes I, II, III", vol. X, n° 11, juillet 1909, p. 325-327 (non repris). [v - JMB]
  • "Louis Thomas", vol. X, n° 12, août 1909, p. 360-361 (non repris). [pr - JMB]
  • "Sur le poète Guy Lavaud", vol. XI, n° 2, octobre 1909, p. 54-57 (non repris). [pr - JMB]
La collaboration semble s'interrompre avec cette dernière contribution. On remarquera que les poèmes de forme libre, hors La Mort de Narcisse, n'ont pas été recueillis par Bernard dans ses deux volumes de vers, pas plus que par ses amis dans l'édition des ŒUVRES. Il faut dire que les deux premiers paraissent alors que le poète, désormais directeur de sa propre revue, a rejoint l'Action Française et s'est converti au classicisme. Il est devenu prosélyte et doit regarder certaines productions de jeunesse comme des égarements. La liberté du Thyrse ouvert à toutes les tendances ne convenait alors peut-être plus au dogmatique Jean-Marc Bernard. Une lettre, datée du 29 janvier 1910, l'une des quatre acquises récemment, semble, malgré telle promesse d'envoyer prochainement d'autres vers, être la dernière :
29. 1. 10.
Cher Monsieur,
Je vous ai envoyé dernièrement une ballade en vieux français ; je vous serais obligé de bien vouloir ne pas donner au Thyrse cette fantaisie ; je vous adresserai sous peu d'autres vers.
Avez-vous reçu les strophes de M. Jean Cheyre ? Qu'en pensez-vous ? Je ne les trouve pas mauvaises. Si vous les publiez, prière de m'envoyer 2 fascicules du Thyrse où elles paraîtront, afin que j'en puisse donner un à l'auteur.
Bien à vous.
Jean-Marc Bernard
Saint Rambert d'Albon
Drôme
La "fantaisie" désigne très-certainement la "Ballade des Hoirs Françoys Villon", dédiée sur le manuscrit qui figure dans le petit lot d'autographes, au "bon compaing Francis Carco" ; elle sera recueillie dans Sub tegmine fagi. Jean-Marc Bernard ne paraît plus très-pressé de publier des vers au Thyrse, et, plus sûr de sa notoriété, préfère introduire quelques-uns de ses amis : ici Jean Cheyre, qui fréquenta les poètes fantaisistes, publia quelques poèmes dans des revues où Bernard publiait, et fera paraître un volume de souvenirs, Mon amitié avec Jean-Marc Bernard, en 1944.
Le Thyrse accompagna l'évolution poétique de Jean-Marc Bernard, du vers-librisme au classicisme, et contribua à lui faire une place parmi les poètes de l'avant-guerre. Le Thyrse, toutefois, ne constitua pas un modèle pour le poète lorsqu'il lança Les Guêpes qui, à bien des égards, prenaient le contre-pied de la revue belge. Quand celle-ci, en effet, se voulait indépendante, entièrement consacrée à l'art et à la littérature, ouverte aux jeunes, même inconnus, celle-là, polémique, affichait ses convictions politiques auxquelles devait correspondre une esthétique, excluant de fait tout poète, jeune ou consacré, ne partageant pas la croisade des Guêpes. Le Thyrse fut un tremplin pour le débutant Jean Bernard ; Les Guêpes furent son point de chute. Et, en concluant ce trop long billet, je me fais la réflexion que, peut-être, l'oeuvre est plus fidèle au poète, à sa complexité, étudiée dans son éparpillement périodique, que recueillie en deux ou vingt-cinq gros volumes.

dimanche 24 août 2014

DOCUMENT : LETTRE DE SAINT-POL-ROUX A ÉDOUARD DUCOTÉ (5 NOVEMBRE 1899)

Il fallait pour fêter la publication du 500e billet offrir un document qui fût, relativement, rare et bel. Après avoir assez longuement réfléchi et fouillé dans mes archives, il m'a semblé que la lettre inédite de Saint-Pol-Roux à Édouard Ducoté, qu'on va lire plus bas, pourrait remplir cet office. Les lettres du Magnifique sont, en effet, peu courantes, et celle-ci me donne l'occasion de mettre en avant une importante petite revue des temps héroïques du Symbolisme.

L'Ermitage (1890-1906) - puisque c'est d'elle qu'il s'agit - fut fondée en 1890 ; Henri Mazel (1864-1947) la dirigea jusqu'en 1895 puis en céda la direction à Édouard Ducoté (1870-1929) qui, dès lors, en assura aussi le financement. Mazel appartient à la première génération symboliste, quand Ducoté est le contemporain de Claudel, de Jammes, de Gide, de Fort, de Ghéon, dont la carrière littéraire débute alors que le Symbolisme est déjà installé et doit se défendre contre les premières critiques d'une génération montante. L'Ermitage ne fut pas à proprement parler une revue du Symbolisme, même si nombre de ses protagonistes y collaborèrent. On note, sous la direction Mazel, un certain éclectisme, le goût d'une certaine distance ironique qui l'éloigne de ses consœurs, La Revue Blanche ou les Entretiens politiques et littéraires dont les engagements et les prises de position sont plus affirmés. Les luttes sociales n'intéressent que peu les rédacteurs de la revue ; leurs combats se déroulent plutôt dans le champ littéraire. On se souvient notamment que c'est dans l'Ermitage qu'Adolphe Retté publia sa critique de l'obscurité mallarméenne, tentant de déboulonner la statue du dieu symboliste. Lorsque Ducoté reprit les rennes de la revue, il s'efforça de lui donner une plus évidente unité rédactionnelle et éditoriale. Il s'entoura progressivement d'écrivains qui, sans renier leurs maîtres et leurs aînés immédiats, cherchaient à orienter la littérature sur une voie nouvelle. Cette voie, Henri Ghéon devait la définir, en décembre 1904, dans les pages de la revue, et la nommer de la formule désormais célèbre du "classicisme moderne". Sous la direction de Ducoté, l'Ermitage, plus "expérimentale" - la revue, entre 1896 et 1906, connut trois formats et trois couvertures différentes - fut le laboratoire d'où devait surgir la Nouvelle Revue Française.

De ce changement d'orientation, la bibliographie des collaborations de Saint-Pol-Roux (1861-1940) à l'Ermitage pourrait faire un assez bon témoignage :
  • "Le mystère du vent", poème en prose, n° 8, août 1893, p. 81-83
  • "Le théâtre que nous voulons", lettre à Jacques des Gachons, n° 2, février 1894, p. 103-104
  • "Les Reposoirs de la Procession : L'araignée qui chante ; Gestes ; Lézards", poèmes en prose, n° 7, juillet 1894, p. 7-9
  • "Les Reposoirs de la Procession (tome troisième) : L'arracheur d'heures ; La fonte de l'albâtre", poèmes en prose, n° 8, août 1895, p. 90-93
  • "La Magdeleine aux parfums", poème, 2nd supplément poétique, décembre 1899, p. 434.

Le Magnifique, on le voit, donne six poèmes en prose et envoie une lettre en réponse à une enquête à la revue dirigée par Mazel, quand son nom n'apparaît qu'une fois au sommaire de l'Ermitage de Ducoté, et encore dans une livraison particulière, un supplément poétique. Sans doute, l'écriture outrancière, débordante d'images, de Saint-Pol-Roux, ne convenait-elle pas à la ligne nouvelle d'une revue sur laquelle Gide exerçait une influence croissante. Il n'est pas impossible, par ailleurs, que le poète en avait perçu l'inflexion et n'avait plus guère proposé sa collaboration à l'Ermitage. Sa lettre du 5 novembre 1899 nous apprend, en effet, que son envoi de "La Magdeleine aux parfums", "cet ancien poëme", loin d'être spontané, répond à une demande de Ducoté qui, avec Vielé-Griffin et Gide, composait son second supplément poétique. Celui-ci devait être consacré à la première génération symboliste, réunissant des vers de Dujardin, Fontainas, Hérold, Mithouard, Pilon, de Régnier, Saint-Pol-Roux et Robert de Souza ; d'autres furent contactés, Elskamp, Moréas et Samain notamment, qui refusèrent d'y figurer ou envoyèrent leur copie en retard. Un premier supplément, paru en juin, avait réuni les poèmes des nouveaux venus : Yves Berthou, Fernand Caussy, Charles Chanvin, Emmanuel Delbousquet, Albert Fleury, Paul-Louis Garnier, Ernest Gaubert, Joachim Gasquet, H.-P. Harlem, Nicolette Hennique, Edmond Jaloux, Léon Lafage, Marc Lafargue, Jules Nadi, Louis Payen, Charles Vellay, Jean Viollis. L'ordre de parution pouvait surprendre, mais au moins l'anthologie des aînés paraissant alors que le siècle, symboliquement, s'achevait, permettait-elle aux rédacteurs de l'Ermitage de déposer le bilan du Symbolisme à l'aube du siècle nouveau.
Saint-Pol-Roux à Édouard Ducoté
[Roscanvel, 5 novembre 1899]
Mon cher Ducoté, je recopie et vous envoie cet ancien poëme, La Magdeleine aux parfums [1], pour le numéro que vous consacrez aux poëtes de ma génération. Veuillez m'adresser les épreuves ici à (sic) Bretagne où je suis depuis juin et pour quelques mois encore, occupé à un drame sur les problèmes de la côte : Les Pêcheurs de Camaret [2]. D'autre part, vos typos ne sauraient-ils faire tenir les alexandrins sur une seule ligne, soit en serrant les mots quand l'alexandrin est pléthorique, soit en dépassant l'espace ordinaire ? Dans les dernières strophes de Signoret il y a des rejets qui détruisent quasi l'harmonie [3]. Vous m'obligeriez infiniment d'épargner ces crochets à La Magdeleine aux parfums. Prière aussi de ne plus m'envoyer l'Ermitage à Paris, mais ici à Roscanvel. Je n'ai pas encore reçu votre dernier numéro. Récemment j'ai publié un drame au Mercure : La Dame à la faulx [4]. Vous étiez inscrit à mon service. Si vous n'avez pas encore le volume, prière de le réclamer à Van Bever. Il me reste à vous assurer de ma véritable amitié et de la toujours vive gratitude d'un qui n'oublie point [5]
Saintpolroux
à Roscanvel
par Crozon
Finistère
[1] "La Magdeleine aux parfums", long poème de 36 quatrains d'alexandrins, dédié à Catulle Mendès, fut commencé à Paris, en mai 1887, et achevé à Beg-Meil en octobre 1890. Il fera partie des sept poèmes  en vers retenus par Saint-Pol-Roux pour composer son recueil Anciennetés (Mercure de France, 1903). Henri Ghéon jugera assez sévèrement le volume dans l'Ermitage d'avril 1904 : "Ainsi, M. Saint-Pol-Roux s'annonçait, voici quinze ans, par des alexandrins sonores qu'il a sans doute tort de rééditer aujourd'hui. [...] Cet enchevêtrement trop précieux d'images est plus pénible encore dans la cangue traditionnelle du dodécamètre français..." (p. 298).
[2] Les Pêcheurs de Camaret puis Les Pêcheurs de Sardines, destiné à Antoine, ne sera ni joué ni publié. Saint-Pol-Roux s'était installé en juillet 1898 à Roscanvel afin de se documenter pour son drame.
[3] Saint-Pol-Roux fait référence à "Tombeau dressé à Stéphane Mallarmé" publié dans la livraison de septembre. Le Magnifique apparaît ici comme un lecteur et un collaborateur exigeant. Il aura eu raison d'insister auprès de Ducoté puisque les alexandrins de "La Magdeleine aux parfums" ne seront pas fracturés et crochetés comme ceux de Signoret.
[4] La Dame à la Faulx, la grande tragédie de Saint-Pol-Roux, parut au Mercure de France le 10 octobre 1899. C'est André Gide qui en fera un compte rendu élogieux dans l'Ermitage de février 1900 : "Drame ou poème, la Dame à la Faulx, reste une des plus étonnantes productions poétiques de cette année et de plusieurs autres..." (p. 152-153)
[5] Ducoté avait, deux ans plus tôt, prêté 100 fr. à Saint-Pol-Roux, qui, plongé dans d'éternelles difficultés financières, tardait à rembourser son créancier.

dimanche 27 juillet 2014

JEAN ROYÈRE AU TEMPS DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE

Lorsque je présentai cette rubrique des "Documents", je promis en plus des lettres inédites, des photographies, les unes et les autres issues de ma collection. Sans doute était-il temps, après avoir mis en ligne huit lettres, de livrer aux visiteurs du blog un visage. Car, si les protagonistes de ces lieux sont essentiellement les petites revues, il ne faut pas oublier les femmes et les hommes qui surent les animer. Il m'a semblé légitime, alors, de commencer cette galerie de portraits, par l'un de ceux dont le rôle, non négligeable, dans la petite République des Lettres, se joua, avant même que dans ses livres, à la tête de revues. Jean Royère, puisque c'est de lui qu'il s'agit, ne cessa presque jamais d'en diriger. A 34 ans, il ressuscita d'abord les Écrits pour l'Art de René Ghil ; ce fut un galop d'essai. La nouvelle série s'arrêta en février 1906, avec son douzième numéro. Mais, quelques semaines plus tard, Royère lançait La Phalange, qui devait vivre neuf ans et s'affirmer comme l'une des principales revues littéraires de l'avant-guerre, aux côtés du Mercure de France puis de la Nouvelle Revue Française. Après le conflit, il y eut Plume au Vent, qu'il dirigea avec Charles Tillac et André Mora, puis, en 1926, Le Manuscrit Autographe qui devait s'éteindre en 1933. Enfin, Royère fera revivre, avec l'aide d'Armand Godoy, sa Phalange (1935-1939), où se mêleront littérature et politique. Après guerre, bien que gardant des amis fidèles, il entrera progressivement dans l'oubli.
JEAN ROYÈRE
(1871-1956)
AU TEMPS DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE
PARIS, 9 Décembre 1931. Monsieur Jean Royère à
qui a été attribué hier le prix Lasserre de littérature.
Comme le laisse deviner la légende, il s'agit d'une photographie de presse, réalisée à l'occasion de l'attribution du Prix Lasserre de Littérature pour 1931 à Jean Royère, prix s'élevant à la somme non négligeable de 10.000 francs. Le cliché a été réalisé par l'agence Rol.

samedi 25 janvier 2014

DOCUMENT : LETTRE-CIRCULAIRE DE J.-AURÉLIEN COULANGES A GASTON PICARD (FIN 1912)

D'un petit lot de lettres adressées à Gaston Picard, par divers directeurs ou rédacteurs en chef de revues, j'extrais aujourd'hui un intéressant document. L'essor des revues, dans la fin du siècle avant-dernier, et leur anarchique explosion dans les premières années du suivant, ont accompagné le développement d'un genre nouveau : l'enquête littéraire. Depuis la célèbre enquête sur "l'évolution littéraire" menée par Jules Huret, alors journaliste à l’Écho de Paris, elles n'ont eu de cesse de proliférer. Les quotidiens s'en sont naturellement emparé et ont donné à quelques-unes d'entre elles une visibilité non négligeable, jouant sur une publication quasi-feuilletonnesque des réponses ; mais les petites revues ne furent pas en reste. Elles sont nombreuses, celles qui accordèrent place, dans leurs sommaires, à des enquêtes. Il pourrait être amusant, autant qu'édifiant, d'en faire une bibliographie. Je ne le tenterai pas, mais pour aider le farfelu bibliographe qui déciderait de s'y coller, je veux donner une liste des enquêtes parues dans les titres déjà mis en ligne ici.
Voilà une liste condamnée à s'étirer. Et pas plus tard que maintenant. En effet, la lettre-circulaire, que je reproduis ci-dessous, contient justement le libellé et le questionnaire d'une enquête. Il s'agit du document que le directeur des Marches de Provence, J.-Aurélien Coulanges, adressa aux personnalités littéraires dont il lui importait d'obtenir l'opinion. L'enquête porte sur "l'esprit & la fantaisie". Les poètes fantaisistes sont alors à la mode. Michel Décaudin rappelle dans son anthologie, Les poètes fantaisistes (à laquelle nous empruntons les informations qui suivent), parue chez Seghers en 1982, que le qualificatif est apparu d'abord sous la plume de Tristan Derème au détour de la "lettre de France" qu'il donne à la revue londonienne Rhythm en août 1912, et dans laquelle il démêle les différentes tendances de la jeune poésie, distinguant "fantaisistes (MM. Carco, Pellerin, Léon Vérane, etc.)" et "indépendants (MM. Frêne, Puy, Deubel, Salmon, Mandin, Spire, etc.)". Le mot fait immédiatement fortune. Carco consacre un article aux "Indépendants et Fantaisistes" dans le premier numéro du Cahier des Poètes (novembre 1912) ; Alphonse Séché constate, dans La Grande Revue du 10 novembre, que la fantaisie est "la morale du jour, la tournure d'esprit à la mode" ; Les Marches de Provence dédie une livraison entière aux poètes fantaisistes et y publie son enquête sur "l'esprit & la fantaisie" ; en mai 1913, c'est au tour des Facettes de Léon Vérane ; puis de Vers et Prose, en octobre-novembre. Indépendants et Fantaisistes, souvent, se confondent. Ce qui définit la nouvelle école ? Le souci de laisser libre court à l'imagination dans le respect des cadres traditionnels de la poésie française. Selon cette stricte définition, Apollinaire et Max Jacob ne peuvent être comptés véritablement parmi les fantaisistes. Ils furent bien plutôt des indépendants.

Mais revenons à notre document du jour. L'exemplaire en a été retrouvé dans les papiers de Gaston Picard. Le voici désormais sur le blog :
Celui qui fut bientôt surnommé "le prince des enquêteurs", ne pouvait naturellement que répondre. En attendant de livrer le détail de quelques numéros des Marches de Provence aux visiteurs, voici déjà l'opinion de Gaston Picard, hyperactif meneur et collaborateur de revues :
Ce n'est point une enquête, mais un interview.

Je suis dans la situation de ce monsieur qui venait d'assassiner sa mère, et auquel un reporter demandait : - Aimez-vous les sports ?, donnez-moi une définition du "footing". -

Qu'est-ce que l'esprit ? une qualité éminemment française. Mais tous les français ne sont pas nécessairement des gens d'esprit. Il y a beaucoup d'imbéciles en France. Encore que les imbéciles soient peut-être les véritables gens d'esprit ?

La fantaisie ? mais l'expression essentielle de l'esprit. Ce mot peut prêter - comme tous les mots - à bien des définitions. On peut être un fantaisiste, et n'avoir pas d'esprit.

Ce satyre qui tenta de dévorer la cuisse de sa victime, c'était un fantaisiste du crime. Il était cependant dépourvu d'esprit.

Donc une délimitation entre la fantaisie, d'une part et l'esprit de l'autre ; si elle ne s'impose pas généralement, quelque fois existe.

Que je nomme des gens d'esprit ? Ce sera faire de la peine à tous ceux qui s'en croient pourvus, car il y a des gens convaincus qu'ils ont de l'esprit. J'ai connu un critique qui disait : "Moi je suis rosse" - Le pauvre garçon !

Je nommerai donc, en tant que poètes fantaisistes, Adoré Floupette, Makoko Kangourou, la Négresse Blonde, franchement fantaisistes, et parmi ceux qui allient une fantaisie souriante mais émue, à leurs vers, Francis Carco, Jean-Marc Bernard, Marcel Ormoy.

Et dans les prosateurs ? G. de Pawlowski, Willy, Henri Duvernois, André Billy et Jean de l'Escritoire ; Paul Reboux et Charles Müller dans "A la manière de..." ; Erik-Satie, un fantaisiste admirable ; Georges Courteline ; Paul-Adrien Schayé, qui a écrit cette délicieuse petite chose "Gribiche", Georges Martin, et d'autres... d'autres...

Sans doute, notre esprit et notre fantaisie sont restés purement français, Marc Twain est bien amusant. Mais il nous amuse sans nous influencer.

Et puis, il y a tous les fantaisistes, tous les gens d'esprit, qu'on ne connaît pas, qui s'ignorent complètement eux-mêmes, tout ce monde dont un Huard, un Abel Faivre, ont si justement rendu le profond le douloureux comique.
GASTON PICARD