lundi 16 mars 2026

FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN : LES ENTRETIENS POLITIQUES & LITTÉRAIRES, UN « FUMOIR SPÉCULATIF »

"Francis Vielé-Griffin", par Jean Veber (1898)
Francis Vielé-Griffin (1864-1937) fut l'un des grands poètes du Symbolisme. "Son vers, dira André Breton qui l'admirait, est le plus ensoleillé de l'époque, le plus fluide". Son œuvre, importante et pourtant méconnue, influença non seulement la deuxième génération symboliste, mais aussi celles qui suivirent. Il est un des rares hérauts du mouvement de 1886 à avoir été publié à la nrf de Gallimard sans renier ni ses maîtres ni même le Symbolisme. Et c'est tout naturellement qu'il fut élu président de l'Académie Mallarmé à sa fondation en février 1937. Essentiellement poète, il fut aussi un homme de revues. Fondateur, avec Paul Adam et Henri de Régnier, des Entretiens politiques & littéraires (1890-1893), on retrouve son nom dans la plupart des publications de la fin-de-siècle et dans de nombreuses revues de jeunes parues dans les vingt premières années du siècle suivant. L'énumération des titres en serait, certes instructive, mais aussi bien fastidieuse, aussi nous contenterons-nous de mentionner celles, déjà bibliographiées ici, dans lesquelles son nom apparaît : Les Heures, Tablettes, L'Occident, Les Bandeaux d'or, Vers et Prose, La Vie des Lettres, Le Recueil pour Ariane ou le pavillon dans un parc, L'ÉventailLes Cahiers, Les Trois RosesLe Buccin, Le Manuscrit autographe. Lançant leur enquête sur "les revues d'avant-garde" pour le n° 62-66 (décembre 1924) de Belles-Lettres, Maurice Caillard et Charles Forot ne pouvaient manquer de l'interroger. Et, puisque nous avons entrepris de publier les notices bibliographiques de plusieurs livraisons des Entretiens politiques & littéraires, nous reproduisons opportunément la longue réponse de leur directeur.

FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN

Lutèce, la Vogue, la seconde Vogue avaient disparu ; un besoin de travail esthétique et créateur avait induit les meilleurs d’entre les jeunes écrivains en l’espoir qu’un répit leur serait accordé de quelques années, leur permettant l’élaboration recueillie de l’œuvre qui était en eux. Ils ne réclamaient que la déférence, de l’attente et du silence ; mais il n’en pouvait être ainsi. Des principes tumultueusement émis avaient soulevé trop d’hostilités. Le journalisme ne s’était pas encore imposé les règles commerciales qui en font aujourd’hui, en matière littéraire, une manière d’entreprise de publicité avec ses tarifs que connaissent les éditeurs. Le journaliste trouvait motif à copie où il lui plaisait ; il lui était loisible de citer nominalement un homme de lettres sans que celui-ci ou son éditeur eussent à passer au préalable à la caisse du patron ou de l’administrateur. Nos rédacteurs de feuilles boulevardières trouvaient, donc, un stimulant inépuisable à leur verve dans cette « décadence » et ces « décadents » hypothétiques. Au surplus, ils rendaient ainsi service à la littérature nouvelle, car la négation, en pareil cas surtout, vaut l’affirmation ; et les jeunes écrivains débordés par les communiqués de l’Argus de la Presse, s’amusaient volontiers de tout ce bruit offensif et même profitable à leurs idées, ne songeant même pas à y mêler leurs voix.

Tout pourtant n’était pas gracieux dans ces appréciations, ou mieux, ces dépréciations de leurs efforts ; mais leur existence publique s’en confirmait de jour en jour, c’était, se disaient-ils, au souvenir du « barbare fou », de Victor Hugo, au « balai ivre », d’Eugène Delacroix, une des formes de la gloire. Cependant le Naturalisme avait déteint sur la phraséologie des homes d’esprit du Figaro, et c’est, non sans quelque dégoût révolté, que nos jeunes idéalistes y lisaient en nouvelle à la main, après un préambule plutôt pénible concernant la Tour d’ivoire, cet aphorisme : « les Symbolistes sont donc des Poë de chambre ? » L’esprit français a connu plus de finesse ! Aussi bien, lorsque Émile Zola lui-même, irrité autant qu’étonné de n’avoir pas enterré avec Victor Hugo l’Idéalisme et la Poésie, s’emportait, dans un article du dit Figaro, jusqu’à traiter nos Symbolistes d’« empoisonneurs », tels de ceux-ci sentirent que l’heure de la réserve laborieuse et du silence fécond n’avait pas encore sonné pour eux.

Paul Adam rentré de Nancy, l’âme encore frémissante d’une campagne électorale, s’aboucha avec Vielé-Griffin et Henri de Régnier : ils rédigèrent une réponse que Maurice Barrès le nouveau député s’offrit à faire passer dans la Presse.

Elle était fort digne, fort noble et fort belle, si je me souviens, cette réponse : je regrette de n’en avoir pas gardé la minute. La Presse nous renvoya au Figaro où avait paru l’attaque ; là, Francis Magnard, guidé par l’amabilité déférente qui caractérisa toujours ses rapports avec les lettrés, fut remarquer aux jeunes protestataires que leurs signatures n’avaient pas assez de poids : « Apportez-moi, disait-il au résumé, un manifeste, un grand article que signera un groupe nombreux, je vous le ferai passer en première colonne. »

Il apparaissait très clairement dès lors qu’une campagne affirmatrice devrait être entreprise et, devant les procédés dilatoires des journaux qui par ailleurs accumulaient leurs diffamations, on se résolut à publier une « revue de combat » : c’est l’origine des Entretiens politiques et littéraires, dont le titre lui-même est une petite révolution.

La littérature, depuis bien des années, s’était murée dans sa « Tour d’ivoire » ; désormais, elle se mêlerait activement au problème quotidien. Sans doute, du socialisme chrétien mâtiné de boulangisme, elle marcha assez rapidement aux conclusions logiques et follement idéalistes de l’anarchie : C’est au bruit des explosions et par l’éloge de Ravachol que se clôt cette première intrusion de l’idéalisme symboliste dans l’art de gouverner la cité ! Il n’en faut pas moins constater que les débuts de « l’intellectualisme » politique dont nous ne voulons pas apprécier le rôle prépondérant dans l’histoire des trente dernières années de République française, se retrouveront en partie dans cette petite feuille rouge, dont furent nommés rédacteurs en chef et successivement le catholique Georges Vanor et le sémite Bernard Lazare. Je ne sais, tant ces épisodes sont liés aux souvenirs et aux amitiés de ma jeunesse, s’il me serait possible d’analyser sans longueur et sans partialité, ces trois années de combats joyeux pour le triomphe d’un idéal de logique et de liberté. Depuis nos divergences se sont accentuées, nos routes ont bifurqué, la mort est intervenue…, et la Vie et les ambitions amoindrissantes.

Aussi bien, peut-on se borner à citer l’avant-propos du troisième volume :

« Il n’est peut-être pas inconvenant, au début de cette année 1892, la troisième de notre périodicité, de préciser le caractère, déjà sensible, de cette publication.

Fréquemment (et nous aurions mauvais gré de n’en pas remercier nos gracieux critiques) des juges ont compris, en bonne place, ces Entretiens dans des énumérations de « jeunes revues » ; or nous ne saurions accepter, sans arrogance, cette double gracieuseté… Non, ces Entretiens n’ont eu souci que de justifier leur titre même…

Appellerons-nous ce léger in-16 carré un « fumoir spéculatif » ; où se donnent rendez-vous quelques esthètes pour y deviser des choses qui les sollicitent, au hasard des circonstances ? Peut-être serait-ce quelque peu prétentieux ; mais, puisque la métaphore nous guide, admettons que M. Paul Adam ouvre grande notre croisée, parfois, pour haranguer d’un beau socialisme idéiste la Rue, puis, se retournant, symétrise en larges synthèses nos divergences esthétiques ; admettons que M. Henri de Régnier se penche, silencieux, pour allumer son cigare d’un feuillet embrasé des Rougon-Macquart ; M. Félix Fénéon déchiffre, en se jouant, d’illisibles manuscrits de Jules Laforgue que lui communiqua M. T. de Wyzéwa ; M. Bernard Lazare narre quelques légendes noblement ou cruellement symboliques ; M. Jean Thorel avertit ; M. Pierre Quillard approuve, à demi ; M. Lucien Muhlfeld logique, objecte ; là, MM. É. Dujardin, G. Vanor, Th. Randal, A. Germain ; ici, MM. Ferdinand Hérold, É. Goudeau, J.-E. Schmitt, G. Mourey, J. Cousturier, G. Lecomte ; M. Bailly donne un conseil ; M. Vanier un renseignement ; d’un sourire, MM. Mallarmé et Verlaine, nos maîtres, approuvent ou admonestent ; la porte toujours, entrebâillée, s’ouvre sur de nouveaux survenants : MM. André Gide, Stuart Merrill, Pierre Louÿs, d’autres, et tant qu’il restera métaphoriquement un fauteuil et un cigare… »

« Fumoir spéculatif », en effet, riche d’hyperboles et de gaîté : sérieux d’âme et de pensées que voile un paradoxe, amour sans limite et sans restriction de l’art et de la justice, union dans cette grande folie du rêve et de l’espoir qui magnifie toute jeunesse au seuil de la réalité, et qui est la noblesse perpétuée de l’humanité même. Nous avons connu aux jours lointains de cette « terreur symboliste » qui dura plusieurs années, j’en appelle à ceux qui abordèrent leur vingtième année à mes côtés, des joies et des triomphes qu’aucune gloriole académique ne pourra égaler. Aucune victoire pour une âme bien trempée ne vaudra la lutte ; et l’acquiescement unanime lui apparaît de loin comme la décrépitude de l’Idée qui a porté son fruit.

Ainsi parlions-nous dans notre « fumoir spéculatif » ; et, pour le public, nous rédigions paradoxes et lazzis, notules hyperboliques et déconcertantes ; lui faisant assavoir, en caractères gras, que : « Pour être appréciés, ces Entretiens doivent être lus avec attention et intelligence. »

En politique, si politique il y eut ? la simplicité logique et généreuse de nos collaborateurs fut dévastatrice de toute notion concrète ; ils n’acceptaient que l’absolu ! Vanor réclamait le châtiment des blasphémateurs et que la langue des banqueteurs du Vendredi-Saint fût percée d’un fer rouge ; Bernard Lazare, devant l’affolement que produisit l’acte de Ravachol, citant Berthelot lui-même alors ministre, publiait, malgré telle ordonnance assez naïve d’un gouvernement paternel, la formule de la dynamite !

Les Entretiens politiques et littéraires naquirent, semble-t-il, à leur heure pour souligner de leur attitude l’élargissement des préoccupations intellectuelles des jeunes lettrés de cette heure précise. On peut dire d’eux, sans exagérer la portée de cette équipée de jeunesse ni chercher l’origine de toute la pensée contemporaine dans ces trop brefs feuillets hyperboliques, qu’ils furent trop goûtés de l’élite d’alors et trop imités par la suite pour n’avoir pas correspondu à des nécessités intimes.

C’est au Mercure de France, dont Alfred Vallette promettait de faire une revue née pour la durée, et on sait qu’il a tenu sa promesse, que se consolida le mouvement « symboliste ».

Les Entretiens, « faculté de combat », s’effacèrent à l’heure par nous choisie, leur but étant atteint.

(p. 204-207)

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