mercredi 16 septembre 2026

ENQUÊTE SUR LES REVUES D'AVANT-GARDE : ERNEST RAYNAUD BOTTE EN TOUCHE...

Ernest Raynaud (1864-1936) fut poète et commissaire de police. Après avoir été décadent, puis symboliste, il rejoignit pour ne plus la quitter l'école romane fondée en 1891 par Jean Moréas. On trouve son nom au sommaire de très nombreuses revues : Le Décadent, La Trêve-Dieu, La Jeune Champagne, Vers et Prose, L'Hippogriffe, La Muse française, L'Ermitage, Le Manuscrit autographe, pour ne citer que celles dont on trouvera une description bibliographique en ces lieux. Le Sagittaire, qu'il fonda et dirigea avec F.-A. Cazals, fut, tout au long de ses 16 numéros, une revue de bonne tenue, fidèle en son esprit aux préceptes de l'école romane, rejetant le vers libre et réhabilitant un vieux parnassien comme Albert Mérat, absent du seul n° 2, tout en cultivant le souvenir de deux des maîtres de la génération de 1886 : Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Sans doute Ernest Raynaud ne demeure-t-il dans l'histoire littéraire ni comme poète, ni comme directeur de revue, ni même comme commissaire de police, mais bien plutôt comme mémorialiste. Il laisse en effet quatre volumes de souvenirs sur les temps du Symbolisme : La Mêlée symboliste (3 tomes) et En marge de la mêlée symboliste, bien utiles au chercheur, et des Souvenirs de police. Malheureusement, Raynaud y reste assez discret sur l'aventure du Sagittaire, et sa réponse à l'enquête de Maurice Caillard et Charles Forot publiée dans le n° 62-66 de la revue Belles-Lettres nous renseigne moins encore.

Ernest RAYNAUD

Excusez-moi, mais je ne puis répondre à votre questionnaire, sauf sur le dernier point : J'ai retrouvé avec plaisir dans La Muse française et La Nouvelle Revue critique mes aspirations romanes.

Je ne pourrais médire du Sagittaire sans médire de moi-même, et je n'en pourrais faire l'éloge sans faire mon propre éloge, ce qui prendrait un air de fatuité que je puis admettre. Le silence s'impose. Il me suffit de me réjouir du triomphe de l'idéal roman(1).

(1) On sait que l'Ecole Romane fut fondée en 1891 par Jean Moréas, qui admit "dans son escorte" Raymond de La Tailhède, Maurice du Plessys, Charles Maurras, Ernest Raynaud et Hugues Rebell. Les six écrivains ont seuls joui du privilège de faire apposer sur leurs ouvrages la Minerve armée et casquée, marque spéciale de l'Ecole Romane. Son influence fut grande, et nombreux sont les poètes qui, aujourd'hui encore, la subissent sans l'avouer toujours. (Note des enquêteurs)

(p. 180)

Frustrante réponse. Aussi, pour amoindrir la frustration du lecteur, donnons deux extraits des "Souvenirs" d'Ernest Raynaud, qui documenteront - hélas à peine plus - l'existence du Sagittaire.

Il est pourtant encore une petite revue qu'il me serait difficile de passer sous silence. C'est Le Sagittaire que je fondai en juin 1900 avec l'appui des poètes romans et des amis de Paul Verlaine. Les bureaux en étaient chez Clerget, boulevard Montparnasse, n° 13, chiffre fatidique où Moréas, superstitieux, lisait un mauvais présage.. Le Sagittaire dut effectivement rendre l'âme après quatorze mois d'une existence assez orageuse. À côté des collaborateurs attitrés, Albert Mérat, Eugène Ledrain, Narcisse Quellien, Théodore Maurer, Izambard, Jean Bourguignon, Cazals, Charles Houin, Jean Court, Léon Frapié, Paul Sébillot, Lucien Hubert, Léon Riotor, Paul Fleurot, Léon Maillard, Charles Saunier, Poinsot, figurent les signatures de Rachilde, Francis Jammes, Charles Morice, Lionel des Rieux, Moréas, Maurice du Plessys ; Gustave Kahn... C'est là que furent publiées les Joyeusetés d'Aimé Passereau. On y trouve des pages inédites de Charles Cros et de Paul Verlaine, de curieuses révélations d'Ernest Delahaye sur Rimbaud dont il fut le condisciple au collège de Charleville, des notes pour faire suite aux confessions de Paul Verlaine, du même Delahaye en collaboration avec Cazals et des études d'Achille Delaroche sur les Écoles littéraires qui firent, à l'époque, quelque bruit.

(La Mêlée symboliste : portraits et souvenirs, vol. II (1890-1900), Paris, La Renaissance du Livre, 1920, p. 116)

*** 

Certes, Mérat n'avait pas à se louer outre mesure de ses contemporains.

Né à Troyes, le 23 mars 1840, il s'était révélé de bonne heure (1863) poète délicat, avec un recueil de poésies Avril, Mai, Juin, écrit en collaboration avec Léon Valade. En 1866, les Chimères lui avaient valu de l'Académie française le prix Maillé- Latour-Landry. Depuis, sa maîtrise s'était affirmée, avec une suite de recueils applaudis, L'Idole (1869). Les Souvenirs (1872), L’Adieu (1873), les Villes de Marbre (1871), les Poèmes de Paris (1877), Au fil de l’eau (1880). Il semblait dès lors assuré du succès. Il n'en fut rien. Mérat devait voir, peu à peu, le silence se faire autour de lui. Tandis que les aînés, qui avaient encouragé ses débuts, disparaissaient, un à un, les jeunes orientaient la poésie vers des voies nouvelles et déclaraient son art périmé. Lui-même semblait avoir renoncé à la lutte. On eût dit que sa veine s'était tarie. Il resta de longues années sans rien écrire. Lorsqu'en 1900, je fus le voir pour solliciter sa collaboration au Sagittaire, que je venais de fonder avec quelques amis, il se montra surpris de ma visite, tant il s'était résigné à l'indifférence. Il n'avait rien publié depuis 1880. Néanmoins, il m'avoua s'être remis récemment au travail. Rien dans sa mine ne sentait le découragement. « Je veux, me disait-il, continuer à chanter pour ma satisfaction personnelle. Il m'importe peu que l'on m'écoute ou non ». L'inspiration lui était revenue. Il me donna plusieurs poèmes que Le Sagittaire se fit gloire d'insérer régulièrement en tête de chaque numéro. La plupart étaient consacrés aux choses de l'Exposition universelle qui venait d'ouvrir ses portes : La grande roue, les Chambres anciennes, Vieux jouets. D'autres célébraient des œuvres admirées au Salon, ou s'adressaient en hommage à des personnalités du jour : Gustave Charpentier, Saint-Marceaux, Dalou, Raoul Ponchon...

Ce titre de Sagittaire ravissait Mérat, parce que, prompt à l'épigramme, il prévoyait un organe combattif décidé à la lutte contre les vices et les travers. Malheureusement ce fut une revue trop placide à son gré. Il ne manqua pas de lui en faire reproche :

Sagittaire, mon ami,

Tu parais t'être endormi

À l'ombre d'un laurier-rose.

Dans sa constellation

Que doit penser le lion

D'un chasseur qui se repose ?

 

Et la gloire de ton nom !

Es-tu Sagittaire ou non ?

Bon archet où sont tes flèches ?

Prends-en dans ton carquois d'or,

Leur bois a sa sève encor,

Leurs pointes sont toutes fraîches,

 

Tes flèches seront des mots.

Grâce au Ciel, il est des sots

En scène, dans la coulisse,

Et des sottises aussi

Qui t'invitent, dieu merci,

À ce petit exercice.

(En marge de la mêlée symboliste, Paris, Mercure de France, 1936, p. 155-157)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire