dimanche 26 décembre 2010

UN PEU DE STRATÉGIE LITTÉRAIRE : FERNAND DIVOIRE PARLE DES REVUES...

Fernand Divoire (1883-1951) est l'une des figures les plus attachantes du premier XXe siècle. Polygraphe, poète, inventeur de formes, philosophe, maître es-occultisme, revuiste, il restera, ou doit rester, comme l'auteur d'une Stratégie littéraire, petit chef-d'œuvre de lucidité et d'humour, dont j'extrais ce chapitre consacré aux revues et à leur utilité dans la carrière du jeune arriviste des lettres.
DES REVUES
La façon la plus simple d'entrer sans fracas dans la vie littéraire était, il y a quelques années, de fonder une Revue. Aujourd'hui, la plupart des revues ne font pas de "ronds dans l'eau" ; un vrai jeune a aussi vite fait d'écrire un roman de deux cent cinquante pages que ses prédécesseurs de "polir" un sonnet. Mais le professeur de Stratégie littéraire ne doit pas trop souffler la méritoire chandelle des illusions.

Rien de plus facile donc que de fonder une revue. Si l'on n'est point riche, on cherche quelques camarades, dont le seul point commun avec soi est d'avoir de la copie à faire imprimer. Chacun paie sa cotisation mensuelle. Quand les cotisations ne rentrent plus, la Revue meurt. Mais on a eu le temps de citer élogieusement un certain nombre de gens, de préférence les directeurs des autres petites revues ; ils ont remercié ; on leur a répondu que ce qu'on avait écrit exprimait mal toute l'estime que l'on se sentait pour eux ; enfin on est entré en correspondance avec des gens. C'est la première étape.

En même temps le service de la Revue a été fait à tous les porte-plumes, qui n'ont point regardé à l'intérieur du fascicule(1) mais qui ont vu le nom sur la couverture, et, après quatre ou cinq numéros, l'ont retenu. La petite renommée littéraire est acquise. Dans 90 p. 100 des cas, on n'ira pas plus loin et il suffira de se maintenir ainsi, en fondant de temps en temps une revue. Le bonheur pour quelques francs par mois.

Malheureusement, depuis sa divulgation, ce procédé a été trop généralement employé, et sans esprit de suite. Il reste cependant valable. Les revues reviendront.

Si l'on a un superflu d'argent, on peut fonder une revue en payant seul l'imprimeur. Situation privilégiée. Le Directeur de la nouvelle revue est accueilli immédiatement et instantanément par tous ceux à qui il a demandé de la copie et par tous ceux qui ont l'espoir de lui en "coller". Un charmant garçon, Olivier B..., complètement ignoré à Paris, a eu son nom connu en quinze jours et sa place réservée à la Closerie des Lilas, parce qu'on le savait Directeur des M... du S...-O...(2). Plus tard, Marcello F..., Marcel R... et même André G... ont été aussi rapidement environnés du même respect(3).

Seconde étape : une fois que l'on est "entré en correspondance avec des gens", il s'agit d'arriver aux échanges de copies et d'éloges entre les revues. C'est ce que M. Paul V...(4) appelle l'escalier des services prêtés et rendus.

Étape facile à franchir pour le directeur de revue, mais pénible souvent pour le simple collaborateur qui n'a pas de rubrique. Donc, lorsque l'on est de la fondation d'une revue, il faut toujours s'emparer d'une rubrique(5).

Si l'on n'a pas de rubrique, il faut attendre, essayer de "se faire représenter" à des confrères et, si l'on n'y parvient pas, se résoudre à publier son premier livre(6).

(1). Cela démontre cette loi : La matière imprimée est aux débuts sans la moindre importance. Seul importe le nom imprimé sur la couverture.

(2). ...ag (Hourcade, tué, hélas, à la guerre), ...arches du Sud-Ouest (N. de l'Ed.).

(3). ...abri, ...aval, ...ermain (N. de l'Ed.).

(4). ...ulliaud (N. de l'Ed.).

(5). Du choix d'une rubrique : La rubrique doit être choisie selon la spécialité que l'on cultivera. Un futur romancier devra choisir la rubrique des romans, mais un poète ne devra pas prendre celle des vers (voir l'explication au chapitre : De la critique). La critique dramatique est sans intérêt (à moins d'en vouloir faire métier), les petites revues n'ayant pas d'action sur les directeurs du théâtre. La rubrique des revues est celle où l'on peut faire le plus de mécontents, mais les éloges y sont considérés, à tort d'ailleurs, comme sans importance et indignes d'un remerciement ; cette rubrique est généralement réduite à quelques lignes, comme si la revue redoutait de faire de la publicité à un concurrent. Rubrique néanmoins bonne. Quant aux correspondances étrangères, elles peuvent servir dans son pays l'étranger qui les tient de Vienne, de Bruxelles ou de Moscou ; mais pour celui qui les fabrique à Paris, et ne vise que Paris, c'est stratégiquement, du temps perdu.

(6). "La pratique générale des écrivains a fait connaître un ou deux procédés qu'il est permis de signaler. Le premier, qu'on ne saurait trop recommander aux jeunes écrivains et que plusieurs se repentiront éternellement de n'avoir pas appliqué, est de louer largement leurs devanciers déjà célèbres. Le second est à l'usage de ceux-ci et consiste à ne jamais laisser une mention de leur nom sans réponse, à solder sans retard le petit éloge imprimé par une montagne de compliments manuscrits, à devancer même l'éloge de temps en temps par un encouragement adressé à l'écrivain encore inconnu que la célébrité attend. C'est là un point essentiel, facile d'ailleurs à observer, que de ne pas ménager les termes." Études et réflexions d'un pessimiste, par Challemel-Lacour, président du Sénat (cité à propos de la Stratégie Littéraire, par le Mercure de France).
(Fernand Divoire, Stratégie Littéraire, La Tradition de l'Intelligence, 1928, p. 15-17)

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